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(mis à jour dimanche 29 août 2010 à 17:21)

13/09/2009

13/09/09 - 14:03

Mémoire, écrit par la fille de Marie-Antoinette et de Louis XVI , à lire et à relire ! (suite)

Ma mère désiroit extrêmement que nous passion la nuit avec mon père, il le refusa, ayant besoin de tranquilité.

Ma mère demanda au moins de revenir le lendemain matin, mon père le lui accorda ; mais quand nous fûmes partis, il demanda aux gardes que nous ne redescendions pas, parce que cela lui faisoit trop de peine.

Il revint ensuite avec son confesseur, ; il se coucha à minuit, dormit jusqu'à 4 heures, qu'il fut éveillé par les tambours.

A 6 heures, l'abbé dit la messe, à laquelle mon père communia ; il partit sur les 9 heures. En descendant l'escalier, il donna son testatment à un municipal. Il leur donna aussi une somme d'argent que Mr de Malsherbes lui avoit prêté et les pria de la lui faire remettre, mais ils la gardèrent pour eux.

Il rencontra ensuite un guichetier qu'il avoit repris un peu brusquement la veille ; il lui tendit la main en disant : « Mathé, je suis fâché de vous avoir offensé, je vous prie de me pardonner. »

Il lut les prières des agonissants dans le chemin. Arrivé à l'échafaud, il voulut parler au peuple, Santerre l'en empêcha en faisant battre le tambour. Son discours fut entendu de peu de monde.

Il se déshabilla ensuite tout seul, il se fit lier les mains avec son mouchoir et non une corde.

L'abbé, qui l'avoit suivi, lui dit, au moment qu'il alloit mourir : « Allez, fils de St Louis, les portes de l'éternité vous sont ouvertes. »

Il reçut le coup de la mort le 21 Janvier 1793, un lundi, à 10 heures 10 minutes.

Ainsi périt Louis 16, roi de france et de Navarre, âgé de 39 ans, 5 mois moins 3 jours, après avoir régné 18 ans et avoir été en prison 5 mois et 8 jours.

Telle fut la vie du Roi mon père pendant une rigoureuse prison. On n'y voit que Piété, grandeur d'âme, fermeté, douceur, courage, bonté, patience à supporter les plus horribles calomnies, clémence à pardonner de tout son cœur à ses assassins, grand amour de Dieu, sa famille et son peuple, dont il donna des marques jusqu'à son dernier soupir, et dont il a été recevoir la récompense dans le sein d'un Dieu tout-puissant et tout miséricordieux.


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Notes

1. Pétion.

2. Tourzel.

3. Hüe.

4. Saint-Brice.

5. Turgy.

6. La Force.

7. Palloi.

8. Dupont.

9. Drouet.

10. Lecointre-Puyravaux.

11. ma mère.

12. Lemonnier.

13. Chaumette.

14. Colombeau.

15. Malesherbes

16. De Sèze.

17. Edgeworth de Firmont.


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Mémoire écrit par Marie-Thérèse-Charlotte de France sur la captivité des princes et princesses ses parents. Depuis le 10 août 1792 jusqu'à la mort de son frère arrivée le 9 juin 1795. Publié sur le manuscrit autographe appartenant à Madame la Duchesse de Madrid. Paris : Librairie Plon, n.d [1892]. I, pp. 55-95.


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II

Le matin de cet horrible jour, après avoir été assoupi pendant la nuit d'un sommeil de douleur, nous nous levâmes.

A 6 heures, on ouvrit notre porte et on vint chercher le livre de prières de Mme pour la messe de mon père ; nous crumes que nous allions descendre et nous eumes toujours cette espérance, jusqu'à ce que les cris de joie d'une populace égarée vinrent nous avertir que le crime étoit consommé.

L'aprèe-dine, ma mère demanda à voir Cléry, qui avoit été avec mon père dans ses derniers momens et qui l'avoit peut-être chargé de commissions pour ma mère, ce qui étoit vrai, car mon père avoit recommandé à Cléry de rendre à ma mère son anneau de mariage, disant qu'il ne s'en séparoit qu'avec la vie.

Il lui avoit aussi remis pour ma mère un paquet de ses cheveux, disant qu'il lui avoit été toujours cher.

Les municipaux dirent que Cléry étoit dans un état affreux et ne pouvoit pas venir.

Ma mère chargea de sa demande pour le conseil général les commissaires ainsi que demander de porter le deuil.

Cléry fut refusé, ma mère ne put le voir, on lui permit de porter le deuil.

Cléry passa encore un mois au Temple, ensuite il eut sa liberté.

Nous eumes un peu plus de liberté, les gardes croyant qu'on alloit nous renvoyer. Nous pûmes voir les personnes qui nous apportèrent des habits de deuil, mais en présence des municipaux.

Le chagrin que j'eus augmenta mon mal de pied ; on fit venir mon médecin, Brunier,1 et le chirurgien Lacaze, ils me guérirent en un mois.

Ma mère ne voulut pas descendre dans le jardin pour prendre l'air parce qu'il falloit passer devant la porte de mon père, et que cela lui faisoit trop de peine ; mais craignant que le manque d'air ne fît du mal à mon frère, elle demanda de monter sur la tour à la fin de février, ce qui lui fut accordé.

On s'apperçut, dans la chambre des municipaux, que le paquet scellé où étoit le cachet de mon père, son anneau et plusieurs autres choses, avoit été ouvert ; le scellé étoit cassé et le cachet emporté. Les municipaux s'en inquiétèrent, mais ils crurent à la fin que c'étoit un voleur qui avoit pris ce cachet où il y avoit de l'or. La personne qui l'avoit pris étoit bien intentionnée, ce n'est point un voleur. L'homme qui l'a ôté la fait pour le bien, mais il est mort.

Dumourier2 étant passé dehors de France, on nous resserra plus ; on construisit ce mur qui sépare le jardin, on mit des jalousies en haut et on boucha tous les trous avec soin, mais il n'eut rien de nouveau.

Le 25 mars, le feu prit à la cheminée le soir. Chaumet, procureur de la commune, vint pour la première fois voir ma mère et lui demanda si elle ne désiroit rien. Ma mère demanda seulement une porte de communication avec ma tante pour avoir plus d'air ; les municipaux en grognèrent.

Chaumet dit que c'étoit nécessaire à la santé, et qu'il en parleroit au conseil général.

Le lendemain, il revint à 10 heures du matin avec Pache, le maire, et Santerre, commandant général de la garde nationale.

Chaumet dit à sa mère qu'il avoit parlé de sa demande à la commune et qu'elle avoit été refusée.

Pache demanda aussi à ma mère si elle n'avoit point de plaintes à porter et si elle ne désiroit rien, ma mère dit que non.

Il y eut encore quelques municipaux sensibles qui adoucirent les chagrins de ma mère par leur sensibilité. Il y eut aussi un autre homme qui nous servoit qui rendit des services à mes parens et qui doit être aimé, estimé de toutes les personnes vertueuses. Je ne les nomme point de peur de les compromettre dans l'état où sont encore les choses, mais ils sont gravés dans mon cœur.

Les précautions redoublèrent, on empêcha Tison de voir sa fille ; il grogna avec assez de raison. Enfin, un jour, voyant entrer un étranger qui apportoit des affaires à ma Tante, la colère l'emporta de voir que cet homme entroit plutôt que sa fille ; il dit tout ce que l'on voulu.

Pache étant en bas, on fit descendre Tison ; il dit qu'il étoit très mécontent ; on lui demanda pourquoi ; il dit de ne pas voir sa fille, et de voir certains municipaux, qui ne se conduisoient pas bien, parlant bas à ma mère et à ma Tante.

On lui demanda leur nom, il les dit et assura être certain que nous avions des correspondances au dehors.

On lui en demanda les preuves : il dit qu'un jour, à souper, ma mère tirant son mouchoir laissa tomber un crayon, qu'un jour chez ma tante il avoit trouvé des pain enchanté et de la cire à cachete dans une bobèche.

Après cette dénonciation, qu'il signa, on fit venir sa femme, qui dit la même chose, accusa les mêmes municipaux, assura que nous avions eu une correspondance avec mon père pendant son procès, et dénonça le médecin Brunier, qui me traitoit pour mon pied, comme nous ayant appris des nouvelles. Elle signa, entraînée par son mari, ce qui lui causa bien des remords dans la suite. Elle vit sa fille le lendemain. La dénonciation fut faite le 19 d'avril.

Le 20 avril, à 10 heures et demie du soir, comme ma mère et moi nous venions de nous coucher, arriva Hébert et plusieurs autres municipaux qui nous lirent un arrêté de la commune qui ordonnoit de nous fouiller à discrétion, ce qu'ils firent exactement jusque sous les matelas.

Mon frère dormoit, ils l'arrachèrent de son lit avec dureté pour fouiller dedans. Ma mère le prit dans ses bras tout transi de froid.

Ils fouillèrent ensuite nos poches, ils ôtèrent à ma mère une adresse de marchand qu'elle avoit conservée, un bâton de cire à cacheter qu'ils trouvèrent chez ma Tante, et à moi ils me prirent un Sacré-Cœur de Jésus et une prière pour la France.

Leur visite ne finit qu'à 4 heures du matin ; ils firent un procès-verbal de ce qu'ils avoient trouvé et forcèrent ma Tante et ma mère à le signer. Ils étoient furieux de n'avoir trouvé que des bêtises ; ils ôtèrent le lendemain les scellés qui étoient dans l'appartement de mon père.

Trois jours après, ils revinrent et demandèrent ma tante en particulier. Ils l'interrogèrent sur un chapeau qu'ils avoient trouvé chez elle, ils lui demandèrent d'où elle l'avoit, depuis quand et pourquoi elle l'avoit gardé.

Elle dit qu'il avoit appartenu à mon père, qui le lui avoit donné dans les commencemens que nous étions au Temple, et qu'elle l'avoit toujours conservé pour l'amour de mon père.

Ils lui dirent qu'ils alloient le lui ôter comme chose suspecte.

Ma tante insista pour le garder, mais il n'y eut pas moyen ; ils la forcèrent de signer ce qu'elle venoit de dire, et jamais elle ne put ravoir ce chapeau.

Ma mère montoit tous les jours sur la tour pour prendre l'air.

Depuis quelque tems, mon frère se plaignoit de point de côté qui l'empêchoit de rire.

Enfin, le 9 de Mai, la fièvre le prit à 7 heures, assez fort, avec mal à la Tête et toujours un point de côté. Dans les premiers instans, il ne put pas rester couché parce qu'il étouffoit.

Ma mère s'inquiéta, demanda un médecin aux municipaux ; ils assurèrent ma mère que ce n'étoit rien, et que sa tendresse maternelle l'inquiétoit. Ils en parlèrent au conseil général et demandèrent de la part de ma mère le médecin Brunier.

Le conseil se moqua de la maladie de mon frère, parce que hébert l'avoit vu à 5 heures en bonne santé, la fièvre ne l'ayant pris que deux heures après, et on refusa absolument Brunier, qui avoit été dénoncé par Tison anciennement.

Cependant mon frère avoit la fièvre bien fort. Ma tante eut la bonté de venir prendre ma place dans la chambre de mon frère pour que je ne couchasse pas dans l'air de la fièvre ; elle prit mon lit, et moi j'allai coucher dans sa chambre.

La fièvre continua la nuit ainsi que le lendemain et le surlendemain, les accès revenoient plus fort le soir, mon frère cependant prenoit l'air tous les jours.

Ma mère avoit beau demander un médecin, on ne l'accordoit pas. Enfin le dimanche, trois jours après que mon frère eut la fièvre, étant tombé malade le jeudi, arriva Thierri,3 médecin des prison nommé par la commune pour soigner mon frère.

Comme il vint le matin, il trouva peu de fièvre à mon frère, mais ma mère lui ayant dit de revenir l'après-dîner, il la trouva très forte et désabusa les municipaux de l'idée où ils étoient que ma mère s'inquiétoit pour rien ; mais au contraire il leur dit que c'étoit plus sérieux que ma mère ne croyoit.

Thierri eut l'honnêteté d'aller consulter Brunier sur la maladie de mon frère et sur les remèdes qu'il falloit lui donner ; brunier, connoissant le tempérament de l'enfant dont il avoit eu soin depuis sa naissance, il donna quelques drogues à mon frère qui lui firent du bien.

Le mercredi il prit médecine et je revins coucher dans sa chambre. Ma mère avoit très peu [peur] de la médecine de mon frère, parce que la dernière fois qu'il en avoit pris il avoit eu des convulsions affreuses ; elle avoit peur qu'il en eût encore, seule comme elle étoit et sans secours.

Je ne dormis pas la nuit d'inquiétude ; mon frère prit bien sa médecine, elle ne lui fit heureusement pas de mal.

Quelques jours après, il en prit une seconde qui lui fit le même bien, excepté qu'il se trouva mal, mais de chaleur ; il n'eut plus la fièvre que des accès de tems en tems, et souvent son point de côté ; sa santé commença à se gâter et elle ne s'est jamais remise depuis, le changement de vie lui ayant fait beaucoup de mal.

Le 31 mai, nous entendîmes battre la générale et sonner le tocsin, sans qu'on voulût nous dire pourquoi il y avoit tant de bruit. On nous défendit de monter sur la tour pour prendre l'air, défense qui avoit toujours lieu quand il y avoit du bruit dans Paris comme ce jour-là.

Au commencement de juin, Chaumet vint avec hébert, un soir à 10 heures, et demanda à ma mère si elle ne désiroit rien et si elle n'avoit point de plaintes à porter. Ma mère se plaignit de la difficulté qu'elle avoit eu à avoir un médecin pour mon frère.

Ma tante demanda à hébert le chapeau qu'il lui avoit emporté, il dit que le conseil général n'avoit pas jugé à propos de le lui rendre.

Ma tante voyant que Chaumet ne s'en alloit pas, lui demanda pourquoi il étoit venu. Chaumet lui dit qu'il avoit fait la visite des prisons et qu'il étoit venu au Temple, toutes les prisons étant égales. Ma tante dit que non et qu'il y avoit des personnes qu'on retenoit justement et d'autres injustement.

Ils s'en allèrent, ils étoient ivres tous les deux.

Mon frère se trouva très mal une nuit, on fit venir dans la journée Thierri avec un chirurgien nommé Soupé et un bandagiste nommé Pipelet pour lui mettre un suspensoir pour une descente qu'il avoit.

Mde Tison devint folle, elle étoit inquiète de la maladie de mon frère, qu'elle aimoit beaucoup ; et, tourmenté par ses remords, depuis longtem elle languissoit ; enfin elle ne voulut plus prendre l'air et se mit un jour à parler toute seule. Elle ne parloit que de ses fautes et de la ruine de sa famille, de prison et d'échaffaud ; elle croyoit que les personnes qu'elle avoit dénoncé avoient péris.

Tous les soirs elle attendoit si elle ne verroit pas venir les municipaux qu'elle avoit dénoncée, et ne les voyant pas, elle se couchoit encore plus triste, faisoit des rêves affreux qui l'agitoit.

Les municipaux lui permirent de voir souvent sa fille, qu'elle aimoit.

Un jour que le portier qui ne savoit pas cet ordre avoit refusé sa fille, les municipaux la firent venir à 10 heures du soir ; cette heure effraya encore plus Mde Tison. Elle ne pouvoit pas croire que c'étoit sa fille, et croyoit qu'on venoit l'arrêter. Elle eut beaucoup de peine à se résoudre à descendre, et dans l'escalier elle disoit toujours à son mari : « Mon ami, on va nous conduire en prison. »

Elle vit sa fille et remonta avec un municipal. Au milieu de l'escalier, elle ne voulut plus ni monter ni descendre ; le municipal effrayé fit tout son possible pour la faire monter.

Arrivée en haut, elle ne voulut pas se coucher et ne fit que parler et crier, ce qui empêcha mes parens de dormir.

Le lendemain, le médecin la vit et la trouva bien folle ; elle étoit toujours aux pieds de ma mère, lui demandant pardon de ses fautes.

Il est impossible d'être meilleures que le furent ma mère et ma Tante pour cette femme dont elles n'avoient pas lieu de se louer. Elles la soignèrent, l'encouragèrent tout le tems qu'elle y fut.

Le lendemain, on l'ôta de la tour, on la mit au château ; ensuite sa folie augmentant de plus en plus, on la mit à l'hôtel-Dieu, et on mit auprès d'elle une femme espionne qui l'interrogea encore sur beaucoup de choses de la part du gouvernement. Les municipaux nous demandèrent du linge pour la femme qui en avoit eu soin quand elle étoit à la maison du Temple.

Ce 3 de juillet, à 10 heures du soir, on nous lut un décret de la convention qui portoit que mon frère seroit séparé de ma mère et mis dans l'appartement le plus sûr de la tour.

A peine mon frère l'eut entendu qu'il jetta les hauts cris et se jetta dans les bras de ma mère, demandant de n'en être pas séparée.

Ma mère fut saisie aussi de ce cruel ordre et ne voulut pas donner mon frère, et défendit le lit où il étoit contre les municipaux.

Ceux-ci vouloient l'avoir, menaçoit d'employer la violence et de faire monter la garde pour l'emmener de force.

Une heure se passa en pourparlers, en injures et en menace des municipaux, en défense et en pleurs de nous tous. Enfin ma mère consentit à rendre son fils ; nous le levâmes, et après qu'il fut habillé, ma mère le remit dans les mains des municipaux en le baignant de ses pleurs, comme si elle eût prévu dans l'avenir qu'elle ne le reverroit plus.

Ce pauvre petit nous embrassa tous bien tendrement, et il sortit en pleurs avec ses gens.

Ma mère chargea les municipaux qui s'en alloient de demander instamment au conseil général de voir son fils, ne fûssent qu'aux repas ; ils s'en chargèrent.

Ma mère se croyoit au comble du malheur par la séparation de son fils ; elle le croyoit cependant entre les mains d'un homme instruit et honnête ; sa désolation augmenta quand elle sut que c'étoit Simon, cordonnier, qu'elle avoit connu municipal, qui étoit chargé de la personne de son malheureux enfant.

Ma mère redemanda plusieurs fois de le voir sans pouvoir l'obtenir ; mon frère, de son côté, pleura deux jours entiers sans pouvoir se consoler et demanda de nous voir.

Les municipaux ne restèrent plus chez ma mère ; nous fûmes jour et nuit enfermés sous verroux ; les gardes ne venoient que trois fois par jour pour apporter les repas et faire la visite des barreaux de fer des fenêtres pour voir si ils étoient en ordre.

Nous montions souvent sur la Tour. Mon frère y montoit tous les jours, et le seul plaisir de ma mère étoit de le voir passer de loin par une petite fenêtre ; elle y restoit des heures pour guetter l'instant de voir cet enfant si chéri.

Ma mère n'en savoit des nouvelles que très peu par des municipaux et par Tison, qui descendoit les jours de blanchissage, voyoit Simon, et là en savoit des nouvelles.

Tison tâcha de réparer sa conduite ; il se conduisit mieux, dit à ma mère quelques nouvelles, mais peu.

Simon maltraitoit très fort mon frère de ce qu'il pleuroit d'être séparé de nous ; cet enfant, saisi, n'osa plus verser de larmes.

La convention, — sous un faux bruit qui couroit qu'on avoit vu mon frère sur le boulevard, la garde grognoit de ne pas le voir et disoit qu'il n'étoit plus au Temple, — la convention le fit descendre au jardin pour qu'on le voye.

Mon frère se plaignit d'être séparé de ma mère et demanda à voir la loi qui l'ordonnoit.

Les membres étant montés chez ma mère, elle leur porta plainte de la cruauté qu'on avoit eue de lui ôter son fils ; ils répondirent que c'étoit des mesures qu'ils avoient cru nécessaires de prendre.

Henriot, nouveau général, vint aussi nous voir ; ses manières brusques nous étonnèrent. Du moment que cet homme entroit dans la chambre jusqu'à ce qu'il sortoit, cet homme ne faisoit que jurer.

Le 2 d'août, à deux heures du matin, on vint nous éveiller pour lire à ma mère un décret de la convention qui ordonnoit que sur réquisition du procureur de la commune, ma mère seroit conduite à la conciergerie pour qu'on lui fasse son procès.

Ma mère entendit ce décret sans s'émouvoir ; ma tante et moi nous demandâmes tout de suite de suivre ma mère, mais comme le décret ne le disoit pas, on nous le refusa.

Ma Mère fit le paquet de ses hardes ; les municipaux ne la quittèrent pas, elle fut obligée de s'habiller devant eux. On lui demanda ses poches, qu'elle donna ; ils les fouillèrent, ôtèrent tout ce qui étoit dedans, quoique cela ne fût point du tout important, en firent un paquet qu'ils dirent qu'on ouvriroit au tribunal révolutionnaire devant ma mère. ILs ne lui laissèrent qu'un mouchoir et un flacon, de peur qu'elle ne se trouva mal.

Ma mère partit enfin après m'avoir bien embrassée et m'avoir recommandé d'avoir du courage et soin de ma santé. Je ne répondis [rien] à ma mère, bien convaincue que je la voyois pour la dernière fois.

Ma Mère s'arrêta encore au bas de la Tour, parce que les municipaux firent un procès-verbal pour se décharger de sa personne.

En sortant, ma Mère s'attrapa la tête au guichet, ne le croyant pas si bas ; elle ne se fit pourtant pas beaucoup de mal ; ensuite elle monta en voiture avec un municipal et deux gendarmes.

Arrivée à la conciergerie, on la mit dans la chambre la plus humide et mal-saine de la prison. Elle eut toujours un gendarme avec elle, qui ne la quitta ni jour ni nuit.

Ma Tante et moi, inconsolables, nous passâmes la nuit dans les larmes. On avoit assuré à ma tante, quand ma mère [partit], qu'elle pouvoit être tranquille et qu'il ne lui arriveroit jamais rien. C'étoit une grande consolation pour moi de n'être pas séparé d'une tante que j'aimois tant, mais, hélas ! tout changea et je l'ai perdue.

Le lendemain du départ de ma mère, ma Tante demanda encore instamment en son nom et au mien d'être réunie à ma Mère ; nous ne pûmes jamais l'obtenir, ainsi que de savoir de ses nouvelles. Ma tante et moi nous le demandâmes bien souvent et nous ne pûmes jamais l'obtenir.

Comme nous savions que ma mère ne pouvoit pas boire de l'eau de rivière parce qu'elle lui faisoit mal, nous demandâmes aux municipaux de faire porter à ma Mère de l'eau de Viledarvré,4 qui venoit tous les jours au Temple ; ils y consentirent, prirent un arrêté, mais il arriva un autre de leurs collègues qui s'y opposa.

Quelques jours après, ma Mère envoya demander de ses affaires et entr'autre son tricot qu'elle aimoit beaucoup, parce qu'elle faisoit une paire de bas pour mon [frère] ; nous le lui envoyâmes, mais nous sûmes depuis qu'on ne le lui avoit pas donné, depeur qu'elle ne se fît mal avec les aiguilles.

Nous savions un peu de nouvelles de mon frère par les municipaux, cela ne dura pas longtemps. Nous l'entendions tous les jours chanter avec Simon la carmagnole, l'air des Marseillois et mille autres horreurs.

Simon lui mit le bonnet rouge sur la tête et une carmagnole dessus le corps. Il lui faisoit chanter aux fenêtres pour être entendu de la garde avec des juremens affreux contre Dieu, sa famille et les Aristocrates. Ma mère, heureusement, n'entendit pas toutes ces horreurs, elle étoit partie.

Avant son départ, on étoit venu chercher chez nous les habits de couleur de mon frère ; ma mère dit qu'elle espereroit qu'il ne quitteroit pas le deuil, mais c'étoit la première chose que Simon avoit faite de lui ôter son habit noir.

Le changement de vie et les mauvais traitements rendirent mon frère malade à la fin d'août. Simon le faisoit manger horriblement ainsi que beaucoup boire de vin, que mon frère détestoit ; tout cela lui donna la fièvre ; il prit une médecine qui ne lui fit pas de bien et sa santé se dérangea. Il étoit extrêmement engraissé, mais pas très grandi. Simon cependant lui faisoit faire de l'exercice et prendre l'air sur la tour.

Je fus incommodée, au commencement de 7bre, d'inquiétude sur ma Mère ; je n'entendois pas battre le tambour que je ne craignois un nouveau 2 7bre.

Nous passâmes le mois de septembre assez tranquillement, nous montions sur la Tour tous les jours, les municipaux faisoient la visite exactement trois fois par jour, mais leur sévérité n'empêcha pas que nous sûmes des nouvelles, et particulièrement de ma mère, dont nous étions inquietes.

Nous apprîmes qu'on l'accusoit d'avoir eu des correspondances au dehors. Aussitôt, nous jettâmes nos écritoires et nos crayons, craignant qu'on nous fit déshabiller devant Mde Simon et que les choses que nous avions ne compromissent ma mère. Nous les avions toujours conservés, de l'encre, des plumes et des crayons, malgré les fouilles ; je ne crains plus de le dire, puisque mes parens ne sont plus !

Nous sûmes aussi que ma mère avoit pensé se sauver, que la femme du concierge étoit sensible et avoit soin de ma mère. Nous apprîmes après qu'elle avoit subi un interrogatoire secret, mais sans savoir sur quoi.

Les municipaux vinrent encore nous demander du linge pour ma mère, mais ne voulurent pas nous dire des nouvelles de sa santé. On nous ôta la tapisserie que nous avions, croyant que c'étoient des caractères magiques et dangereuses.

Le 21 de 7bre, à une heure du matin, arriva hébert et plusieurs municipaux pour exécuter un arrêté de la commune qui portoit que nous serions resserré beaucoup davantage. Il ordonnoit que ma tante et moi nous resterions ensemble, que Tison nous seroit ôté et mis dans la Tourelle pour y rester prisonnier, que nous serions réduites au pur nécessaire, que nous aurions un tour à notre porte d'entrée par lequel on feroit passer les aliments, qu'excepté henriot, le porteur d'eau et de bois, personne n'entreroit dans nos chambres.

Le tour à la porte ne fut pas exécutée, et les municipaux entroient trois fois par jour et faisoient strictement la visite des barreaux de fer, des armoires et des commodes.

Nous fûmes obligées de faire nous-mêmes nos lits et de balayer nos chambres, chose qui duroit longtems par le peu d'habitude que nous en avions dans le commencemens. Nous n'eûmes plus dutout personne pour nous servir.

hébert, en emmenant Tison, dit à ma tante : « Dans la république françoise, l'égalité étant la première des lois, et dans les prisons les détenus n'ayant personne pour les servir, il alloit ôter Tison ; » ma tante ne dit rien.

On nous ôta toutes les commodités pour nous traiter avec dureté ; nous ne pûmes même pas avoir le nécessaire. Quand nos repas arrivoient, on fermoit brusquement la porte, pour que nous ne vissions pas les gens qui les apportoient.

Nous ne pûmes plus savoir aucune nouvelle, excepté par les colporteurs, et encore très mal. On nous défendit de monter sur la Tour, on nous ôta nos draps de peur que nous ne descendimes par la fenêtre, on nous en donna de sales et gros.

Je crois que c'est dans ce temps là qu'a commencé le procès de ma mère ; j'ai appris depuis sa mort, qu'on avoit voulu la faire sauver de la conciergerie et que par malheur ce charmant dessein n'avoit pas réussi. On m'a assuré que les gendarmes qui la gardoient et la femme du concierge étoient gagnés, et qu'elle avoit vu plusieurs personnes dans sa prison, entr'autre un prêtre qui lui a administré les sacremens qu'elle a reçu avec grande piété.

Le coup manqua de se sauver parce qu'on lui avoit recommandé de parler à la seconde garde, qu'elle s'étoit trompée et avoit parlé à la première. D'autres disent qu'elle étoit déjà hors de sa chambre et avoit descendu l'escalier quand un gendarme s'opposa à son départ quoiqu'il fût gagné, et qu'il obligea ma mère de rentrer chez elle, ce qui fit échouer l'entreprise.

Nous ne sûmes rien de tout cela dans le tems. Nous apprîmes seulement que ma mère avoit vu un chevalier de St Louis qui lui avoit donné un œillet dans lequel étoit un billet ; mais comme nous fûmes resserrée, nous ne pûmes pas en savoir la suite.

Tous les jours nous avions des visites et des fouilles des municipaux. Le 24 7bre, entr'autre, ils arrivèrent à 4 heures pour faire une visite complette et ôter l'argenterie et la porcelaine ; ils emportèrent le peu qu'ils trouvèrent chez nous, mais n'ayant pas trouvé leur compte, ils eurent la bassesse de nous accuser d'en avoir volé. Quelle indignité, tandis que c'étoient leurs collègues qui l'avoit pris.

Dans la commode de ma Tante, ils trouvèrent un rouleau d'or ; ils s'en emparèrent sur-le-champ, et ensuite interrogèrent soigneusement ma Tante sur qui lui avoit donné cet or, depuis quand et pourquoi elle l'avoit conservé. Ma tante dit que c'étoit Mde de Lamballe qui le lui avoit donné après le 10 août et que malgré les fouilles elle l'avoit conservé.

Ils lui demandèrent qui l'avoit donné à Mde de Lamballe, ma tante ne voulut pas le dire. Ils m'interrogèrent aussi, me demandèrent mon nom et nous firent signer leur procès-verbal.

Le 8 d'Octobre, à midi, comme nous venions de finir nos chambres et que nous nous habillions, arriva Pache, Chaumet, David, membres de la convention, avec plusieurs municipaux ; ma Tante ouvrit quand elle fut habillée et Pache, se retournant vers moi, me pria de descendre.

Ma Tante demande de me suivre, on le lui refusa. Elle demanda si je remonterois, on l'en assura et Chaumet lui dit : « Vous pouvez compter sur la parole d'un bon républicain, elle remontera. »

J'embrassai ma tante et je descendis ; j'étois très embarrassée, c'étoit la première fois que je me trouvois seule avec une douzaine d'hommes, je ne savois ce qu'ils me vouloient ; enfin je me recommandai à Dieu et je descendis.

Chaumet, dans l'escalier, voulut me faire des politesses, je n'y répondis pas. Arrivé chez mon frère, je l'embrassai tendrement ; Mde Simon me l'arracha et me dit de passer dans l'autre chambre. Chaumet me dit de m'y asseoir, ce que je fis ; il s'assit en face de moi : un municipal prit la plume.

Chaumet me demanda mon nom.

« Thérèse.

— Dites la vérité.

— Oui, monsieur.

— Cela ne regarde ni vous, ni vos parens.

— Cela ne regarde pas ma mère ?

— Non, mais des personnes qui n'ont pas fait leur devoir. Connaissez-vous les citoyens Toulan, le Pitre, Vincent, Bruno, Beugnot, Moels,5 Michonis ?

— Non.

— Comment ! vous ne les connaissez pas ! on les accuse pourtant d'avoir parlé à vos parens et de leur avoir appris des nouvelles du dehors.

— Non, monsieur, cela est faux.

— Surtout Toulan, un petit gascon qui venoit souvent.

— Je ne le connois pas plus que les autre.

— Vous souvenez-vous d'un jour où vous êtes restez seule dans une tourelle avec votre frère ?

— Oui.

— Vos parens vous y avez mis pour parler plus à leur aise avec ces gens-là.

— Non, monsieur, mais pour nous accoutumer au froid.

— Que fites-vous dans cette tourelle ?

— Nous parlâmes.

— Et en sortant vous êtes-vous apperçue qu'ils parloient à vos parens ?

— J'ai pris un livre, j'ignore ce qui s'est passé. »

Chaumet m'interrogea ensuite sur mille vilaines choses dont on accusoit ma mère ; je répondis avec vérité que cela n'étoit pas vrai, mais une infâme calomnie ; ils insistèrent beaucoup, mais je m'en tins toujours sur la négative, qui étoit la vérité.

Il me parla ensuite de Varennes, me fit beaucoup de questions auxquelles je répondis le mieux que je pus sans compromettre personne.

Enfin mon interrogatoire finit à 3 heures. Je demandai avec chaleur à Chaumet d'être réunie à ma mère, disant avec vérité que je l'avois déjà demandé avec ma Tante plus de mille fois.

« Je n'y peux rien.

— Quoi ! monsieur, vous ne pouvez pas l'obtenir du conseil général !

— Je n'y ai aucune autorité. »

Il me fit ensuite reconduire chez moi avec trois municipaux et me recommanda de ne rien dire à ma Tante, qu'on alloit aussi faire descendre.

En arrivant, j'embrassai ma Tante ; on lui dit de descendre, ce qu'elle fut, on lui fit les mêmes questions qu'à moi ; elle répondit à peu près les mêmes choses que moi.



Elle dit qu'elle connoissoit de nom et de visage les municipaux dont on lui parloit, mais elle nia toute correspondance au dehors, ainsi que toutes les autres vilaines choses sur quoi l'on m'avoit interrogée.

Elle remonta à 4 heures ; son interrogatoire ne dura qu'une heure et le mien en avoit duré 3.

Chaumet nous avoit assuré que cela ne regardoit ni ma mère ni nous ; mais nous jugeâmes bien qu'il nous avoit trompé ; nous eûmes, hélas ! raison, car ils interrogèrent ma mère et la jugèrent peu de tems après.

Je ne sais pas bien l'histoire du procès de ma mère, j'en dirai seulement ce que j'ai pu découvrir.

Elle eut deux défenseurs Mrs du Coudrai6 et Chauvau.7 On fit paraître devant elle énormément de personnes ; Simon et Mathé, guichetiers du Temple, y comparurent. Ma mère avoit aussi dans son portefeuille une adresse de plusieurs personnes, on les fit venir au tribunal, entre autres Brunier, le médecin. On lui demanda s'il connoissoit ma mère.

« Oui.

— Depuis quand ?

— Depuis 1778, qu'elle m'a confié le soin de la santé de ses enfans.

— Avez-vous, quand vous avez [été] au Temple, procuré aux détenus des correspondances du dehors ?

— Non. »

Et ma mère reprit :

« Le médecin brunier n'est jamais venu au Temple et ne nous a approché qu'en présence d'un municipal. »

Enfin, chose inouie, l'interrogatoire de ma mère dura sans discontinuer trois jours et trois nuits ; on lui reprocha toutes les choses indignes sur quoi Chaumet nous avoit interrogé. Elle répondit à cette infâme accusation : « J'en appelle à toutes les mères sensibles », réponse qui attendrit le peuple ; les juges eurent peur et se dépêchèrent de la condamner à mort.

Ma Mère, qui avoit beaucoup de religion, depuis qu'elle étoit à la conciergerie, entendit sa sentence avec calme et courage ; on lui donna un prêtre jureur pour ses derniers momens, elle ne voulut pas s'en servir.

Quoi que lui dit cet homme, ma mère lui répondit avec douceur, mais ne voulut pas se servir de son ministère. Elle se mit à genoux, pria Dieu toute seule pendant longtems, soupa un peu, ensuite se coucha et dormit quelques heures.

Le lendemain, ayant fait à Dieu le sacrifice de sa vie, elle alla à la mort avec courage, au milieu des injures qu'un malheureux peuple égaré jettoit sur elle.

Son courage ne l'abandonna pas sur la chârette ni sur l'échaffaud ;elle en montra autant dans sa mort que dans sa vie.

Ainsi mourut, le 16 octobre 1793, Marie-Antoinette-Josèphe-Jeanne de Lorraine, fille des empereurs et femme d'un Roi de france. Elle étoit âgée de 37 ans 11 mois, ayant été en France 23 [ans] depuis qu'elle étoit mariée, et morte 8 mois après le roi Louis 16, son mari.


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Notes

1. Brunyer.

2. Dumouriez.

3. Thierry.

4. Ville-d'Avray.

5. Moelle.

6. Du Coudray.

7. Chauveau.


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Mémoire écrit par Marie-Thérèse-Charlotte de France sur la captivité des princes et princesses ses parents. Depuis le 10 août 1792 jusqu'à la mort de son frère arrivée le 9 juin 1795. Publié sur le manuscrit autographe appartenant à Madame la Duchesse de Madrid. Paris : Librairie Plon, n.d [1892]. II, pp. 96-138.


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III

Nous ignorâmes, ma Tante et moi, la mort de ma mère, et quoique nous ayons entendu crier par un colporteur qu'on vouloit la juger sans désemparer, l'espérance, qui est si naturelle aux malheureux, nous fit croire qu'on la sauveroit.

Nous ne pouvions pas aussi imaginer l'indigne conduite de l'empereur, qui laissa la Reine sa parente périr sur l'échafaud sans faire des démarches pour la sauver. C'est pourtant ce qui est arrivé, mais nous ne pouvions pas croire ce dernier trait d'indignité de la maison d'Autriche.

Cependant il y avoit des instans où nous craignons beaucoup pour ma mère, voyant la range du peuple égaré contre elle.

Je suis toujours resté dans ce malheureux doute un an et demi, où j'appris mon malheur et la mort de ma vertueuse et auguste Mère.

Nous apprîmes par les colporteurs la mort du duc d'Orléans ; ce fut la seule nouvelle que nous sûmes de l'hyver.

Les fouilles recommencèrent, on nous traita avec dureté ; ma tante, qui avoit un cotère au bras, eut beaucoup de peine à obtenir de quoi le soigner, on la fit attendre longtems ; enfin, un jour, un municipal remontra l'inhumanité d'un tel procédé et envoya chercher de l'onguent.

On m'ôta aussi les bouillons de jus d'herbes que je prenois le matin pour ma santé.

Ma tante n'ayant plus de poisson les jours maigres, demanda instamment qu'on lui donnât des plats maigres pour pouvoir remplir ce devoir ; on le lui refusa disant que par l'égalité il n'y avoit pas de différence dans les jours, qu'il n'y avoit plus de semaines, mais des décades. On nous apporta un nouvel almanach, mais nous n'y regardâmes pas.

Un autre jour, que ma tante demandoit encore du maigre, on lui dit : « Mais, citoyenne, tu ne sais pas ce qui se passe ; on n'a pas au marché tout ce qu'on veut. » Ma tante ne le demanda plus.

Nous eûmes toujours des fouilles et particulièrement au mois de novembre. Il fut ordonné de nous fouiller tous les jours, trois fois dans la journée. Il y eut une fouille, entr'autre, qui dura depuis 4 heures jusqu'à 8 heures et demi du soir. Les 4 municipaux qui la firent étaient absolument ivres. On ne peut pas se faire d'idées de leurs propos, de leurs injures et de leurs juremens pendant ces 4 heures.

Il nous emportèrent plusieurs bêtises, comme des chapeaux, des cartes avec des Rois et des livres où il y avoit des armes ; ils laissèrent les livres de piété, mais après avoir dit mille impiétés.

Simon nous accusa de faire des faux assignats et d'avoir correspondances au dehors ; il prétendit que nous avions communiqué avec mon père pendant son procès. Simon fit cette déclaration au nom de mon frère, qu'il força de signer.

Ce bruit qu'il croyoit être de faux moyonneur étoit le bruit de notre trictrac, parce que nous y jouions le soir.

L'hyver se passa assez tranquillement ; beaucoup de visites et de fouilles, mais on nous donna du bois.

Le 19 de Janvier, nous entendîmes un grand bruit chez mon frère, ce qui nous fit conjecturer qu'il s'en alloit du Temple, et nous en fûmes convaincus quand, regardant par un trou de notre abat-jour, nous vîmes emporter beaucoup de paquets.

Les jours d'après nous entendîmes ouvrir sa porte, et, toujours persuadé qu'il étoit parti, nous crûmes qu'on avoit mis en bas quelque prisonnier Allemand ou étranger, et nous l'avions déjà baptisé Melchisédec, pour lui donner un nom ; mais j'ai su depuis que c'étoit seulement Simon qui étoit parti, qu'on lui avoit dit de choisir ou de municipal ou de gardien de mon frère et qu'il avoit opté pour la première charge, et qu'on avoit eu la cruauté de laisser mon malheureux petit frère tout seul.

Barbarie inouie de laisser un malheureux enfant de 8 ans seul, enfermé dans sa chambre, sous verroux et clefs, n'ayant aucun secours et qu'une mauvaise sonnette qu'il ne tiroit jamais, aimant mieux manquer de tout que de demander à ses persécuteurs.

Il étoit dans un lit qui ne fut pas fait de six mois, mon frère n'ayant pas la force de le faire ; les punaises et les puces le couvroient, son linge et sa personne en étaient pleins. Ses ordures restèrent dans sa chambre ; jamais il ne les jettoient, ni personne non plus ; la fenêtre n'étoit jamais ouverte, on ne pouvoit pas tenir dans sa chambre par l'odeur infecte. De son naturel il étoit sale et paresseux, car il aurait pu avoir plus de soin de sa personne.

Souvent on ne lui donnoit pas de lumière ; ce malheureux mouroit de peur, mais ne demandoit jamais rien. Il passoit sa journée sans rien faire, et cet état où il vécut fit beaucoup de mal à son moral et à son phisique ; ce n'est pas [étonnant] que sa santé se soit dans la suite dérangée ; mais le tems qu'il s'est encore bien porté prouve sa bonne constitution.

On nous tutoya beaucoup pendant l'hyver.

Ma tante fit tout le carême en entier, quoique n'ayant pas de quoi vivre. Elle ne déjeunoit point, prenoit à dîner une ecueille de café ; à soupé, de pain.

Il n'y a rien de si édifiant que cette conduite, qui dura tout le carême. Depuis le tems qu'on lui avoit refusé du poisson, elle n'avoit pas manqué malgré cela de faire maigre.

Au commencement du printems, on nous ôta la chandelle ; nous ne pûmes plus en avoir ; nous soupions à 7 heures et demie, 8 heures, et nous couchions tout de suite, parce qu'on n'y voyoit pas.

Il ne se passa rien de remarquable jusqu'au 9 de mai. Au moment où nous nous couchions, on ouvrit nos verroux et on vint frapper à notre porte ; ma Tante dit qu'elle passoit sa robe, on dit que cela n'étoit pas si long et on frappa si fort qu'on pensa enfoncer la porte.

Ma tante ouvrit quand elle fut habillée.

On lui dit :

« Citoyenne, veux-tu bien descendre ?

— Et ma nièce ?

— On s'en occupera après. »

Ma Tante m'embrassa et me dit qu'elle alloit remonter.

« Non, citoyenne, tu ne remontras pas, prends ton bonnet et descendre. »

Ils accablèrent ma Tante d'injures ; ma Tante les souffrit avec patience, prit son bonnet, ensuite elle m'embrassa, me dit d'avoir courage et d'esperer toujours en Dieu.

Elle sortit avec ces diables. Arrivée en bas, on lui demanda ses poches, où il n'y avoit rien. Cela dura longtems, parce que les municipaux firent un procès-verbal pour se décharger de sa personne.

Enfin, après mille injures, elle partit avec l'huissier du tribunal ; elle monta en fiacre et arriva à la conciergerie, où elle passa la nuit.

Le lendemain, elle fut traduite au tribunal ; on lui fit trois questions :

« Son nom ?

— Élisabeth.

— Où es-tu le 10 d'août ?

— Au château des Thuileries, auprès de mon frère.

— Qu'as-tu fait de tes diamants ?

— Je ne sais pas, du reste, toutes les questions sont inutiles, vous avez résolu ma mort, j'ai fait à Dieu le sacrifice de ma vie, et je suis prête à mourir. »

On la condamna à mort. Elle se fit conduire dans la chambre de ceux qui devoient périr avec elle. Elle les exhorta tous à la mort.

Sur la charette, elle eut toujours le même calme, encourageant les femmes qui étaient avec elle.

Le peuple l'admira et ne l'insulta point.

Arrivée au pied de l'échaffaud, on eut la cruauté de la faire périr la dernière. Toutes les femmes sortant de la charette lui demandèrent la permission de l'embrasser, ce qu'elle fit avec sa douceur ordinaire, et les encourageant.

Ses couleurs ne l'abandonnèrent pas jusqu'au dernier moment, qu'elle souffrit avec force et religion, où son âme se sépara de son corps pour aller jouir du bonheur dans le sein d'un Dieu qu'elle avoit toujours beaucoup aimé.

Marie-Philippine-Élisabeth-hélène, sœur du roi Louis 16, mourut le 10 de mai 1794, âgée de trente ans. Ayant toujours été un modèle de vertu, n'ayant eu jamais les écarts de la jeunesse. Depuis l'âge de 15 ans, elle s'étoit donnée à Dieu et ne songea plus qu'à son salut.



Depuis 89 que je la connois plus, je n'ai jamais trouvé en elle que religion, grand amour de Dieu, horreur du péché, douceur, modestie, courage et grand attachement à sa famille, pour qui elle a sacrifié sa vie, n'ayant jamais voulu quitter le Roi mon père ; enfin, ce fut une princesse digne du sang dont elle sortoit.

Je ne puis en dire assez de bien par les bontés qu'elle a eu pour moi, qui n'ont fini qu'avec sa vie. Elle me regarda toujours comme une fille, et moi je la vis toujours comme une seconde mère et je lui en donnai tous les sentiments.

Nous avions absolument le même caractère, nous nous ressemblions beaucoup . Puissai-je avoir ses vertus et l'aller retrouver un jour dans le sein de Dieu, où je ne doute point qu'elle jouisse du prix de sa vie et de sa mort qui ont été si méritoires.

IV

Je restai dans une grande désolation quand je me vis séparée de ma Tante ; je ne savois pas ce qu'elle étoit devenue, on ne voulut pas me le dire. Je passais une triste nuit, et quoique je fusse bien inquiète d'elle, j'étois loin de croire que j'allois la perdre dans quelques heures, je croyois fermement qu'elle étoit hors de france.

Cependant la manière dure dont on l'avoit emmenée me faisoit craindre pour elle ; je passai la nuit dans ces incertitudes ; le lendemain matin, je demandois aux municipaux ce qu'elle étoit devenue ; ils me dirent qu'elle avoit été prendre l'air ; je leur demandai d'être réunie à ma mère, puisque j'étois séparée de ma tante, et de savoir des nouvelles de cette dernière ; ils me dirent qu'ils en parleroient.

On vint ensuite m'apporter la clef de l'armoire où étoit le linge de ma Tante, je leur demandai de le lui faire parvenir, parce que ma Tante n'en avoit point, ils me dirent qu'ils ne le pouvoient pas.

Je demandai souvent aux municipaux d'être réunie à ma Mère et de savoir des nouvelles de ma Tante, ils me dirent toujours qu'ils en parleroient.

Enfin, voyant que mes demandes n'avoient pas de fruit, et me souvenant que ma tante m'avoit dit que si j'étois jamais seule, mon devoir étoit de demander une femme, je le fis avec répugnance, bien sûre d'être refusée.

En effet, quand je demandai aux municipaux une femme, ils me dirent :

« Citoyenne, conseil général, nous verrons. »

Ils redoublèrent de sévérité pour moi, ils m'ôtèrent les couteaux qu'ils m'avoient rendu.

Ils me dirent :

« Citoyenne, dis-nous donc, est-ce que tu as beaucoup de couteaux ?

— Non, monsieur, deux.

— Et dans ta table à toilette, tu n'en as pas, ni de ciseaux ?

— Non, monsieur, non. »

Une autre fois ils m'ôtèrent le briquet ; ils arrivèrent pour m'interroger et dirent, ayant trouvé le poêle chaud :

« Peut-on savoir pourquoi tu as fait du feu ?

— Pour mettre mes pieds dans l'eau.

— Avec quoi as-tu allumé le feu ?

— Avec le briquet.

— Qui te l'a donné ?

— Il est resté de Tison.

— Ne t'a-t-on rien donné depuis ?

— Si, des allumettes et de l'amadou.

— Quand ?

— Il y a 8 mois.

— Qui te l'a donné ?

— Je ne sais pas.

— Provisoirement, nous allons ôter le briquet.

— Comme il vous plaira.

— C'est pour ta sûreté, de peur que tu ne t'endorme et ne brûle auprès du feu.

— Je vous remercie.

— Tu n'as pas autre chose ?

— Non, monsieur.

— En honneur et conscience, tu nous assures que tu n'as pas autre chose ?

— Pour cela, non, monsieur. »

Souvent c'étoit des scènes comme cela, encore des visites.

Il vint un jour un homme que je crois qui étoit Robespierre ; les municipaux avoient beaucoup de respect pour lui et sa visite fut un secret ; les gens de la Tour ne surent pas qui il étoit. Il vint chez moi, me regarda insolemment, regarda les livres, et après avoir chuchoté avec les municipaux il s'en alla.

Les gardes étoient souvent ivres, cependant nous restâmes tranquilles, mon frère et moi, chacun dans notre appartement, jusqu'au 9 thermidor.

Les municipaux laissèrent toujours mon frère languir dans son ordure et n'entroit qu'aux repas, sans avoir pitié de ce malheureux enfant ; il n'y en eut qu'un qui parla de la dureté qu'on exerçoit envers mon frère, il fut chassé le lendemain.

Pour moi, je ne demandois à ces gens que l'absolu nécessaire, souvent ils le refusoit avec dureté ; je balayois mes chambres tous les jours ; elles étoient finies à 9 heures pour le déjeuner, que les gardes entroient.

Ils ne voulurent plus me donner de livres et je n'avois que des livres de piété, des voyages, que j'avois lus mille fois, et un tricot qui m'ennuyoit beaucoup.

Tel étoit notre état quand le 9 thermidor arriva. Nous entendîmes battre la générale, sonner le tocsin, je fus très inquiète. Les municipaux qui étoient de garde au Temple ne changèrent pas ; je n'osois pas leur demander ce qui se passoit [de crainte] d'être refusée.

Enfin le 10 thermidor, à 6 heures du matin, j'entendis un bruit affreux au Temple ; la garde crioit aux armes, le tambour rappeloit, les portes se fermoient et s'ouvroient. Tout ce tapage étoit pour des membres de la convention nationale qui venoit voir si tout étoit tranquille.

J'entendis les verroux de mon frère qu'on ouvrit, je me jetai à bas de mon lit et j'étois habillée quand les membres de la convention, Barras et Delmas, arrivèrent chez moi. Ils étoient en grand costume, ce qui m'étonna un peu, parce que je n'y étois pas accoutumée.

Barras me parla, m'appela par mon nom ; il fut étonné de me trouver levée. Il me dit encore d'autres choses auquelles je ne répondis pas, tant j'étois surprise. Enfin, voyant qu'ils restoient toujours, je leur dis que je ne m'attendois pas à les voir si matin.

Ils sortirent et je les entendis haranguer la garde, qui étoit sous les fenêtres, d'être fidèles à la convention nationale. Il s'éleva mille cris de « vive la République ! vive la convention ! » La garde fut redoublée, les trois municipaux qui étoient au Temple y restèrent trois jours.

Enfin, à la fin du troisième, à 9 heures et demie, comme j'étois dans mon lit, n'ayant pas de chandelle, mais que je ne dormois pas, inquiète de ce qui se passoit, on ouvrit ma porte pour me montrer à Laurent, commissaire de la convention, chargé de garder mon frère et moi.



Je me levai ; ces messieurs ils firent une grande visite en montrant tout à Laurent, et ils s'en allèrent.

Le lendemain, à dix heures, Laurent entra dans ma chambre et me demanda avec politesse si je n'avois besoin de rien. Il entroit tous les jours trois fois par jour, mais il étoit d'une grande politesse et ne faisoit jamais la visite des barreaux.

La convention revint trois jours après ; elle eut pitié de l'état de mon frère et ordonna qu'on le traitât mieux.

Laurent fit descendre pour mon frère un lit qui étoit chez moi, le sien étant plein de punaises ; ensuite il donna des bains à mon frère et le lava de la vermine dont il étoit couvert. Cependant on le laissa toujours seul dans sa chambre.

Je demandai bientôt à Laurent ce qui me tenoit à cœur, c'est-à-dire de savoir des nouvelles de mes parens dont j'ignorai la mort, et surtout d'être réunie à ma mère ; il me dit que cela ne le regardoit.

Le lendemain il vint des gens en écharpes à qui je fis la même question ; ils me dirent que cela ne les regardoit pas et qu'ils ne savoient pas pourquoi je demandois de n'être plus ici, parce qu'il leur paroissoit que j'y étois bien.

« Oui, monsieur, on y étoit très bien pour le local, mais très mal pour le cœur, parce que quand on est séparé de sa mère depuis deux ans sans savoir de ses nouvelles, c'est très triste.

— Vous n'êtes pas malade ?

— Non, monsieur, mais c'est la plus cruelle maladie que celle du cœur.

— Je vous dis que nous n'y pouvons rien et je vous conseille de prendre patience et d'espérer en la bonté et la justice des François. »

Je ne répondis rien.

Le reste de l'été se passa très tranquillement. Je fus éveillée un matin par l'explosion de Grenelle. Mon frère resta toujours seul chez lui pendant tout l'été.

Laurent entroit chez lui trois fois ; mais par peur de se compromettre, il n'osoit pas. Il avoit plus de soin de moi, aussi je n'ai qu'à me louer de ses manières avec moi ; pendant les trois mois qu'il a été seul il m'a souvent demandé si je n'avois besoin de rien et m'a priée de lui demander ce que je voudrois et de le sonner. Il me rendit le briquet et de la chandelle.

A la fin d'octobre, comme je dormois, à une heure du matin, on ouvrit ma porte ; je me levai, j'ouvris et je vis entrer deux hommes du comité avec Laurent ; ils me regardèrent et sortirent sans me rien dire.

Au commencement de novembre arriva des commissaires civils, c'est-adire un homme de chaque section qui venoit passer 24 heures au Temple pour constater l'existence de mon frère.

Il arriva aussi, les premiers jours de novembre, un autre commissaire de la convention pour être avec Laurent, nommé Gomin.1 Il eut un soin extrême de mon frère, fut pénétré de l'état où il le trouva ; cela lui fit tant de peine qu'il voulut tout de suite donner sa démission ; mais cependant, pour adoucir les tourments de mon frère, il se résolut d'y rester.

On laissoit ce malheureux enfant depuis la fin du jour jusqu'au soupé à 8 heures sans lumière, il mouroit de peur, n'aimant pas l'obscurité, mais Laurent ne vouloit pas monter l'escalier pour lui en porter.

Mais Gomin lui en donna à la fin du jour, et même passa quelques heures avec lui pour l'amuser. Gomin s'apperçut bientôt que les genoux et les poignets de mon frère étoient enflés, il crut qu'il alloit se nouer, en parla au comité et demanda qu'il pût descendre dans le jardin pour faire de l'exercice.

Gomin cependant fit descendre mon frère dans sa chambre, en bas, dans le petit sallon, ce que mon frère aimoit beaucoup, parce qu'il aimoit à changer de lieu. Il s'apperçut bientôt des attentions de Gomin pour lui ; il en fut touché, ce malheureux enfant étant depuis longtems accoutumé qu'aux mauvais traitemens.

Le 19 décembre, le comité de sûreté générale vint au Temple ; ils virent mon frère pour sa maladie, ils vinrent aussi chez moi, mais ne me dirent rien.

L'hyver se passa assez tranquillement ; je fus très contente de l'honnêteté de mes gardiens. Ils voulurent faire mon feu, ce qui me fit plaisir, et ils me donnèrent des livres. Laurent m'en avoit déjà donné un peu, ils me donnèrent beaucoup de bois.

Mon frère eut pendant l'hyver quelques accès de fièvre ; il étoit toujours auprès du feu et on ne pouvoit pas l'en tirer, il n'aimoit pas à marcher.

Laurent et Gomin le firent monter sur la Tour pour prendre l'air, mais il y restoit à peine un quart d'heure et on avoit beau le presser il ne vouloit pas marcher, sa maladie étant déjà bien commencée et ses genoux s'enflant toujours de plus en plus.

Laurent s'en alla, accusé de terrorisme ; on mit à sa place un nommé Lasne, bien bon homme, qui eut avec Gomin bien soin de mon frère.

Au commencement du printemps ils m'engagèrent à monter sur la tour, ce que je fis.

La maladie de mon frère empiroit de jour en jour, ses forces diminuoient, son esprit même s'en ressentoit de la dureté qu'on avoit exercée et tomboit sensiblement.

Le comité de sûreté générale envoya pour le soigner le médecin Dusceaux2 ; il se chargea cependant de guérir mon frère, quoique sa maladie fût dangereuse.

Mais Dusceaux mourut, on lui donna pour successeur le médecin Dumangin et le chirurgien Pelletan ; ils ne virent pas d'espérance à l'état de mon frère. On lui donna des drogues qu'il prit avec peine, cependant il les avaloit.

Sa maladie heureusement ne le faisoit pas beaucoup souffrir, c'étoit plutôt un engourdissement et abattement que douleur vive, il se consumoit comme un vieillard. IL eut plusieurs crises facheuses ; la fièvre le prit et, ses forces diminuant toujours, il expira doucement, sans agonie, le 9 de Juin, à trois heures après Midi, après avoir eu la fièvre 8 jours et deux jours allité. Il étoit âgé de 10 ans 2 mois.

Les commissaires pleurèrent amèrement, tant il s'étoit fait aimer d'eux par ses qualités aimable.

Il avoit beaucoup d'esprit, mais sa prison lui avoit fait beaucoup de tort et même, s'il eût vécu, il y auroit eu à craindre qu'il ne devint imbécile.

Il avoit toutes les bonnes qualités de son père ; sans sa prison, il auroit été un grand homme, car il avoit du caractère, aimoit bien sa patrie et les grandes choses à exécuter.

Ce n'est point vrai qu'il eut été empoisonné comme on l'a dit et le dit encore, c'est faux par le témoignage des médecins qui ont ouvert son corps et n'ont pas trouvé le moindre poison.

Les drogues qu'il apris dans sa dernière maladie ont été décomposées et on les a trouvées saines.

Il auroit pu être empoisonné par la commune , mais c'est faux ; le seul poison qui a abrégé ses jours est la malpropreté où il a vécu près d'un an et la dureté qu'on a exercée envers lui.

Telle a été la vie de mes vertueux et malheureux parens durant les dernières années de leur auguste vie.

J'atteste que ce mémoire contient vérité.

Marie-Thérèse-Charlotte.

Fait à la Tour du Temple, ce 14 octobre.

FIN.


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Notes

1. Gomain.

2. Desault.


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Mémoire écrit par Marie-Thérèse-Charlotte de France sur la captivité des princes et princesses ses parents. Depuis le 10 août 1792 jusqu'à la mort de son frère arrivée le 9 juin 1795. Publié sur le manuscrit autographe appartenant à Madame la Duchesse de Madrid. Paris : Librairie Plon, n.d [1892]. III-IV, pp. 139-167.


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commentaires

13/09/09 - 14:14

C'est un peu long peut-être comme post. On devrait vous "raccourcir"...

13/09/09 - 16:15

c'est intéressant mais tu devrais couper les passages en plusieurs posts et surtout les commenter ou les interpréter. Car, tu ne nous donnes que la transcription du texte.

13/09/09 - 16:30

c'est un mémoire qui date de 1892. Il a été censuré en France. En outre il n'a jamais été réedité depuis.

Pour ceux que sa intéresse, le livre original se trouve aux Etas-Unie, dans l'université de Chicago, (accès sur demande).

13/09/09 - 18:22

J'ai lu avec passion. Bien loin de ce qu'on a racconté la propagandes des bouquins d'histoire de 4eme.
Reste à espérer que ces temps cruels sont bel et bien derrière nous.

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