Mémoire, écrit par la fille de Marie-Antoinette et de Louis XVI , à lire et à relire !
MÉMOIRE
ÉCRIT PAR
MARIE-THÉRÈSE-CHARLOTTE
DE FRANCE
SUR LA CAPTIVITÉ
DES PRINCES ET PRINCESSES SES PARENTS
DEPUIS LE 10 AOUT 1792
JUSQU'A LA MORT DE SON FRÈRE
ARRIVÉE LE 9 JUIN 1795
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Publié sur le manuscrit autographe
appartenant à Madame la Duchesse de Madrid
PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10
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Introduction
Première Partie: La mort de Louis XVI
Deuxième Partie: La mort de Marie-Antoinette
Troisième et Quatrième Parties: La mort de Madame Élisabeth et la mort de Louis XVII
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Introduction:
Il y a cent ans que le roi Louis XVI entrait au Temple,1 et que sa fille, Madame Royale, en traçant la première ligne de ce Mémoire,2 ouvrait la comptabilité lamentable où allaient s'inscrire, à leur date, l'ouvrage et la torture de chaque jour.
Les lignes houleuses de son manuscrit sont frissonnantes encore, on le dirait, du tremblement de sa petite main et de battements précipités de son cœur. C'est qu'à la façon de cet étrange instrument qui emmagasine les sons, cet écrit a emmagasiné des douleurs infinies. Quand elles s'en échappent gémissantes, enfantines encore, malgré le siècle dont elles sont vieillies, peut-il être une âme qui ne tressaille à les entendre ?
Leurs voix, hélas ! n'égarent pas à travers des jeux d'imagination. Ce qu'elles redisent est une histoire vraie, où des crachats et une couronne d'épines ont laissé leurs empreintes, comme sur le voile de Véronique.
Cette passion, elle aussi, a droit à son centenaire ! Quand, sur le seuil de 1893, la France ne retourne pour saluer les grands ancêtres n'est-il pas juste que, par-dessus leurs têtes, elle voie planer ceux qu'ils ont crucifiés ?
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Rien de plus ne serait à dire, comme introduction au Mémoire de Madame Royale, s'il n'importait de faire connaître comment il est parvenu jusqu'à nous, et si quelques lettres inédites de la princesse ne devaient compléter, par le récit de sa sortie du Temple, celui de son affreuse captivité.
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I
Depuis que Madame Élisabeth était montée à l'échafaud,3 le silence régnait autour du Temple. Ni Paris, ni la France, ni l'Europe, ne semblaient plus se soucier de savoir si, derrière les murailles de la prison, le Dauphin et sa sœur vivaient encore. Hélas ! la durée qui si fort aggrave le mal pour celui qui souffre, le diminue, au contraire, pour celui qui en est seulement le témoin.
Pour rappeler les Enfants de France à ceux qui les avaient faits orphelins, il fallut qu'une brochure fût publiée sous ce titre étrange :
« Un mot pour deux individus auxquels personne ne pense et auxquels il faut penser une fois. »
D'autres écrits suivirent, anonymes aussi. Un murmure de compassion bourdonna autour des prisonniers et bientôt grandit jusqu'à imposer quelque pitié au Comité de sûreté générale...
Le 15 juin 1795, Madame Royale, qui, depuis le départ de sa tante, avait touché à cet excès de souffrances où l'on n'attend plus ni remède, ni soulagement, ni consolation, entendit s'ouvrir la porte de sa prison.
La princesse lisait et ne détourna pas la tête. Elle tremblait de rencontrer devant elle le visage de quelque lécheuse d'échafaud.
Mais non, celle qui entrait tombait à ses pieds, et l'enfant vit de vraies larmes dans les yeux qui la regardaient avec amour.
L'inconnue dit son nom : « Madeleine Hilaire La Rochette. Elle était femme du citoyen Bocquet Chanterenne. Elle demeurait à Paris, 24, rue des Rosiers, section des Droits de l'Homme. »
Dès que la citoyenne Chanterenne avait appris que le Comité de sûreté générale décidait « qu'une femme serait placée auprès de la fille de Louis Capet pour lui servir de compagnie », elle s'était offerte et avait obtenu sa nomination, comme récompense des services rendus par son père4 et par son mari aux finances de la République.
Voilà ce que racontait la nouvelle arrivée. Mais il n'était pas à se tromper au dévouement qui avait inspiré sa démarche ; et il se fit aussitôt comme une explosion de reconnaissance dans le cœur de la royale enfant, depuis si longtemps sevrée d'affections. Le temps et la souffrance avaient eu raison, chez elle, des vagues souvenirs d'étiquette. Que lui importait que la tendresse qui s'offrait fût familière ou respectueuse ? Elle s'y abandonna avec ce même adorable laisser-aller que l'on avait tant reproché à sa mère.
Lisez cette lettre, sans date, mais écrite par la princesse peu de jours après l'entrée de Mme de Chanterenne5 au Temple. Mme de Chanterenne n'y est pas encore la chère Renète6 qu'elle sera bientôt, mais quelle amie elle est déjà !...
Madame,
Il est six heures, votre présence est si agréable à tout le monde qu'il faut vous arracher pour jouir du bonheur de vous voir. C'est ce que je veux, mais néanmoins, comme il est assez simple que vous aimiez votre sœur Jussie, je me priverai du plaisir de vous voir, pour que vous ayez celui de rester plus longtemps avec elle. Je vous donne jusqu'à sept heures. Mais vous reviendrez après, parce que je ne vous ai presque pas vue de la matinée. Vous voyez que malgré ma bêtise de ce matin, je suis encore un peu bonne.
Dites à M. Mabile, s'il est avec vous, que ses plumes ne valent rien, du moins, sont mal taillées, ce qui fait que ce que je vous écris est très griffonné.
Je dois cependant vous dire encore que je suis bien aise de vous avoir fait enrager en vous faisant chercher un peu votre montre. Je l'avais prise et mise à mon côté devant vous, avant que d'aller à la cuisine. Je n'ai pu faire que très peu d'extraits après mon dîné, ce qui fait que je vous écris, ne sachant quoi faire. Mais j'en ferai dans le jardin.
Soyez cependant persuadée que j'aurais sacrifié toutes mes occupations au bonheur de vous écrire, mais à la condition que vous me rendiez ma lettre pour être brûlée.
Et voici la suscription de la lettre : « Pour être lue tout de suite. A Mme Chanterenne, au jardin du Temple ; par delà le fatal guichet, sur un banc nº 2, sous les arbres.7 »
Hélas ! celle qui se livrait, si heureuse, à ce renouveau d'enfantillage, ne savait pas qu'au-dessus d'elle son petit frère venait de mourir.
Ce fut à Mme de Chanterenne de le lui apprendre ; je ne sache pas, dans le livre de M. de Beauchesne, rien de plus tragique que ce dialogue :
« — Madame n'a plus de parents.
« — Et mon frère ?
« — Plus de frère.
« — Et ma tante ?
« — Plus de tante.8. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . »
Mais, enfin, la Convention était lasse de sang. Elle-même, d'ailleurs, allait mourir. Chose étrange ! le dernier soupir de l'Assemblée régicide fut une sorte de désaveu de son crime. Ce fut elle, en effet, qui engagea avec l'Autriche les négociations qui rendirent la liberté à la fille de Louis XVI.
On raconte que le 26 octobre 1795, au moment où le président déclarait la Convention dissoute, quelqu'un demanda quelle heure il était, et qu'une voix avait aussitôt répondu : « L'heure de la justice. »
La justice ne pouvait plus sauver qu'une enfant !
II
Comme la France, alors, était en guerre avec l'Autriche, les négociations relatives à la mise en liberté de Madame Royale avaient été ouvertes en Suisse, sous le couvert de M. Bourkhard, chef de la régence de Bâle. Il servait d'intermédiaire entre le baron de Degelmann, ministre d'Autriche, et M. Bacher, secrétaire de l'ambassade française.
Le cabinet de Vienne avait d'abord offert une rançon de deux millions que la République refusa. Elle prétendait échanger la princesse contre les prisonniers français que Dumouriez, naguère, avait livrés à l'Autriche. On sait qu'il s'agissait de Sémonville, de Maret et de Beurnonville. Drouet, le fameux maître de poste de Varennes, figurait comme appoint au marché, fort étonné, sans doute, de se voir mettre en balance avec celle qu'il avait livrée.
Les négociations, qui avaient semblé faciles, traînèrent cependant si bien, que le Directoire ne ratifia que le 28 novembre 1795 les signatures données à Bâle.
La princesse devait être conduite à la frontière suisse pour y être échangée contre les personnages nommés tout à l'heure.
Aussitôt avertie, Madame voulut régler avec Bénézech, le ministre de l'intérieur, les détails de son voyage. Elle l'y trouvait fort disposé. Bénézech, qui, au fond, était royaliste, alla jusqu'à lui laisser entendre que le Directoire donnerait à Madame, pour l'accompagner à Vienne, telle femme qu'elle pourrait désirer. Longtemps la princesse hésita entre Mme de Tourzel, Mme de Soucy, la fille de son ancienne sous-gouvernante Mme de Mackau, et Mme de Sérent qu'elle avait toujours vue auprès de Madame Élisabeth.
Sans doute, ce fut ce souvenir qui, enfin, décida du choix de la princesse.
Toutes réflexions faites, Monsieur, écrivait-elle au ministre, je désire que Mme de Sérent m'accompagne. Je rends justice au mérite et à l'attachement de Mme de Soucy pour moi. Mais, dans la position où je me trouve, seule, ignorant absolument les manières du monde, j'ai besoin de quelqu'un qui puisse me donner de bons conseils, et Mme de Sérent est celle que je crois le plus capable de m'en donner de bons par son âge.
J'ai souvent été a portée de la voir, et j'ai reconnu en elle toutes les qualités que je désirais. Si vous ne pouvez me donner avec moi qu'une seule femme, je demande positivement que ce soit Mme de Sérent. Si vous pouvez m'en donner deux, je demande Mme de Soucy pour lui marquer la reconnaissance que je suis (sic) des soins que sa mère a pris de moi pendant quatorze ans...
Et, plus bas, sur la même feuille :
Je vous recommande M. Hûe,9 c'est le dernier des serviteurs de mon père qui resta avec lui en prison. Mon père même me l'a recommandé en mourant. C'est une dette sacrée que je dois à sa mémoire. Il demeure dans l'île Saint-Louis, quai d'Anjou. Il est impossible qu'on ne le trouve pas. Si vous choisissez un de mes gardiens pour me suivre, je demande que ce soit M. Gomin.10 Il y a plus longtemps qu'il est au Temple ; c'est le premier être qui ait adouci ma captivité. Comme il est sédentaire au Temple, je le connais plus que son camarade. J'espère, Monsieur, que vous m'accorderez ces demandes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et dans cette lettre pas un mot pour la pauvre Mme de Chanterenne ! C'est que l'Empereur avait stipulé cette cruelle réserve, qu'aucune des femmes attachées à la princesse, pendant sa captivité au Temple, ne l'accompagnerait à Vienne.
Hélas ! Renète n'était pas pour comprendre cet ostracisme qui lui brisait le cœur !
Ma chère bonne petite Renète, ne vous affligez donc pas tant, lui écrivait Madame la veille de son départ. Vous augmentez mon chagrin par le vôtre. Pouvez-vous croire que je changerai pour vous ? Non jamais. Je me souviendrai toujours avec plaisir de ma petite Renète. J'espère pouvoir vous revoir. Rien n'est impossible. Quant à ce moment-ci, je vous prie de rester tranquille, et surtout de vous moins chagriner, et de ne pas tomber malade. Vous êtes philosophe. Eh bien, soyez-le en ce moment.
La journée de demain est bien triste pour vous. Mais, ma Renète, tâchez de vous occuper. Songez au bonheur de revoir votre famille. Il est si doux d'être avec ses parents et amis. Ne songez beaucoup à moi puisque cela vous afflige. J'aurai bien soin des personnes que vous me recommanderez, et je songerai surtout à vous et à votre respectable famille. Je vous remercie, ma Renète, de tout ce que vous avez fait pour moi de bon et d'obligeant pendant les six mois que nous avons été ensemble. Je n'oublierai jamais ce temps-là. Je finis, ma Renète, car je ne sais ce que je dis. Aujourd'hui est un grand jour pour moi, et j'ai la tête troublée.
Adieu, belle, bonne, douce, aimable, gaie, complaisante, franche, charmante Renète.
Mais tant d'affection ne pouvait qu'aggraver la souffrance de Renète. Son cœur se déchirait lorsqu'elle eut à accompagner, le soir du 18 décembre 1795, sa princesse au jardin.
Madame y allait dire un dernier adieu à des amis inconnus. Toutes les maisons étaient illuminées. Aux fenêtres se pressaient ceux qui, depuis quelques semaines, rivalisaient d'attentions, d'efforts pour consoler la captive.
Elle vint au milieu du jardin, de manière à être vue de tous une dernière fois. Il y a des regards dont on peut dire qu'ils portent des parcelles d'âme. Il en est aussi qui viennent d'infiniment loin et s'en retournent plus loin encore.... Les regards échangés pendant cette soirée étaient de ceux-là.11
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Entre temps, le ministre Bénézech, qui avait laissé sa voiture rue Meslay, frappait à la porte de la prison, et remettait au gardien du Temple l'arrêté du Directoire.
La princesse l'attendait au rez-de-chaussée de la tour, dans la salle du conseil. Le Comité de sûreté générale n'avait voulu pour suivre Madame ni de la marquise de Tourzel ni de la comtesse de Sérent. Ah ! quelle envie la pauvre Renète portait à Mme de Soucy, désignée pour accompagner sa chère princesse !...
... La porte enfin s'ouvrit. Madame fit un pas comme pour sortir, puis brusquement elle se rejeta dans les bras de Renète.
Et voilà qu'en l'embrassant, elle lui glissait des papiers froissés plein les mains. Ils recelaient, dans leur plissures, le récit que l'on va lire ; récit sur lequel avait tant pleuré l'enfant, qui aux murailles de sa prison laissait cette prière, comme un dernier souvenir : « O Dieu, pardonnez à ceux qui ont fait mourir mes parents. »
III
Finir sur ce mot serait se conformer à la légende, pour qui la fille de Louis XVI ne saurait être drapée que de sublimités. Eh bien, pour si héroïque que fût son âme, elle avait aussi ses petits côtés charmants de grâce, de tendresse, de simplicité. Pour mettre tant de qualités en relief, peut-il être rien qui vaille ces quelques autres lettres de Madame à Renète, et cette relation qu'elle lui envoyait de son voyage12 :
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... Je donnai (en sortant du Temple) le bras à M. Benezech, écrivait la princesse, et nous nous acheminâmes dans la rue. M. Benezech me parla du rôle que je devais jouer, de regarder M. Méchin13 comme mon père. Il m'exagéra les dangers que je courais ; mais il ne m'intimida pas. Il me parla aussi de choses qui ne me surprirent pas, parce que nous nous y attendions par sa manière d'être.
M. Gomin vous les dira, c'est plus sûr que le papier. Enfin nous arrivâmes assez vite à la rue Meslée, où nous trouvâmes la voiture de M. Benezech. J'y montai avec lui et M Gomin. Nous fûmes plusieurs tours dans les rues. Enfin nous arrivâmes sur les boulevards, en face de l'Opéra. Nous y trouvâmes une voiture de poste avec M. Méchin et Mme de Soucy. J'y montai avec M. Gomin, et nous laissâmes M. Benezech. Aux portes de Paris, on nous demanda notre passeport. A Charenton, la première poste, les postillons ne voulurent pas d'assignats, et demandèrent de l'argent, menaçant, sans cela, de ne pas nous conduire. M. Méchin leur donna de l'argent. Le reste de la nuit se passa très tranquillement. Les postillons nous conduisirent assez vite.
Le lendemain 19 décembre, nous nous arrêtâmes à Guignes pour déjeuner l'espace d'une demi-heure. Ce même jour, à quatre heures, je fus reconnue à Provins, comme on changeait de chevaux, par un officier de dragons. Arrivé à Nogent-sur-Seine, le dragon publia que c'était moi.
La maîtresse de l'auberge où nous étions descendus pour nous rafraîchir me reconnut et me traita avec beaucoup de respect. La cour et la rue se remplirent de monde qui voulait me voir avec bonne intention. Nous remontâmes en voiture, et le peuple me combla de bénédictions et me souhaita mille félicités. Nous allâmes de là coucher à Gray.
La maîtresse de la maison nous dit que le courrier de l'ambassadeur de Venise, M. Cartelli, lui avait dit que je devais y passer avec deux voitures. Nous nous couchâmes à minuit et nous repartîmes à six heures du matin le 20 décembre.
En passant, nous fûmes arrêtés à Troye par le manque de chevaux, M. Cartelli les ayant tous pris. Nous en eûmes enfin. Nous allâmes très doucement dans cette journée, n'ayant fait que 10 lieues par l'amabilité de M. Cartelli. Enfin, le soir [à] Vandœuvres, M. Méchin se résolut de passer M. Cartelli, et montra à la municipalité l'ordre du gouvernement qui portait qu'il prendrait des chevaux préférablement à d'autres. M. Cartelli fit le diable. Mais, enfin, nous l'emportâmes. Nous partîmes à onze heures du soir et M. Cartelli à une heure du matin, le vilain homme ! Notre courrier, qui est un excellent homme, ne l'aime pas, et ne l'appelle jamais que le marchand de toile, parce que sa voiture en est chargée. Ce courrier s'appelle Charra, et il s'est donné bien du mal pour notre route et faire marcher les postillons. C'est un bien bon homme.
Le lendemain matin, nous descendîmes pour déjeuner à Chaumont, où je fus reconnue publiquement par la ville qui courut en foule pour me voir. M. Méchin fit venir la municipalité et lui montra son passeport pour sa femme et pour sa fille.14 On ne le crut pas. Je remontai en voiture et pendant ce court trajet à pied je fus accueillie de mille bénédictions qui partaient du fond des cœurs, et dont je fus bien touchée. Nous allâmes, le soir, coucher à Fay-Billon, faute de chevaux, ce qui nous arrivait souvenir.
La journée du lendemain se passa très tranquillement. Seulement, les chevaux manquaient. Nous ne fîmes dans la journée que 12 lieues. De là, nous couchâmes à Vesoul, et le lendemain nous trouvâmes des chemins affreux, dont on ne peut pas se faire d'idée, des trous énormes, d'où nous ne nous retirâmes que par l'adresse des postillons.
Enfin, après avoir éprouvé mille difficultés et être partis de Paris à minuit, le 18 décembre, nous arrivâmes à Huningue le 24 décembre, à six heures du soir, après six jours de marche.
Ici, la princesse donne la nomenclature de tous les endroits qu'elle a traversés et mentionne le temps qu'elle y a séjourné. Puis elle ajoute :
Ma chère Renète, je vous envoie cette liste et cette relation, pensant que cela vous fera plaisir. Je l'ai faite exprès pour vous. Il est six heures. La seconde voiture est arrivée à trois heures. J'ai demandé tout de suite de vos nouvelles à Baron et à Meunier.15 Ils m'ont dit votre douleur, et j'ai à vous gronder, ma Renète. Ne vous faites pas de mal, ne tombez pas malade, je vous le demande. Ils m'ont dit qu'ils en avaient peur. Voyez souvent Mme de Mackau, je vous en prie, ainsi que M. Gomin. Ce pauvre homme m'a servi avec un soin extrême. Il s'est donné beaucoup de mal. Il ne mangeait ni ne dormait. Je vous le recommande bien, ma chère amie. Il vous remettra cette lettre, j'ai écrit publiquement à Mmes de Mackau et de Tourzel. Mais vous, j'ai mieux aimé vous écrire comme cela pour ne pas me gêner. C'est bien mal écrit, mais je suis sur une table avec M. Méchin qui écrit aussi.
Mme de Soucy et son fils écrivent aussi. M. Gomin et Hûe parlent auprès de la porte. Telle est la position de ce moment, et Coco, mon cher Coco, est dans le coin du poêle à dormir.
Adieu, ma chère Renète, la bien-aimée d'une malheureuse expatriée. J'ai vu ce matin M. Bacher, le secrétaire de France à Bâle. Je le reverrai demain matin ; et demain au soir, à la fin du jour, au moment où l'on fermera les portes, je partirai pour Bâle, et l'échange se fera tout de suite, et aussitôt je partirai pour Vienne, où je serai peut-être quand vous recevrez ma lettre. On parle beaucoup de mon mariage, on le dit prochain. J'espère que non. Enfin, je ne sais ce que je dis. Je vous promets de penser toujours bien à vous. Je ne peux ni ne veux oublier. Ayez soin de ce pauvre M. Gomin qui est dans la douleur de notre séparation. Adieu, chère Renète, la paix est ce que je désire, par plus d'une raison. Puisse-t-elle arriver et puissé-je vous revoir à Rome, mais non à Vienne. Adieu, bonne, charmante, tendre Renète. Ma belle dame....
Cette lettre, on s'en souvient, était datée d'Huningue. La ville alors ne comptait guère que 1,500 habitants. Elle devait être bientôt célèbre par le siège où 135 Français, sous les ordres du général Barbanègre, tinrent en échec, pendant douze jours, 30,000 Autrichiens. Huningue est située à une petite lieue au nord de Bâle, et à 8 lieues d'Altkirch, sur la rive gauche du Rhin.
Madame était descendue à l'hôtel « du Corbeau ». Son appartement au second étage portait le nº 10. Personne à son arrivée ne doutait de la qualité de celle qui voyageait sous le nom de Sophie. Mais bientôt l'incognito s'évanouit. A Huningue, comme partout en France, la présence de Madame excitait une sorte de curiosité enthousiaste qui l'enchantait.
C'est encore à Renète qu'elle en veut faire la confidence le jour même où elle va franchir la frontière.
Huningue, 25 décembre 1795, au soir.
Ma chère petite Renète, je vous aime toujours bien et je commence, malgré vos conseils, à écrire au haut de la page pour vous dire plus de choses.
... J'ai été reconnue dès le premier jour à Provins. Ah ! ma chère Renète, comme cela m'a fait de mal et de bien ! Vous ne pouvez pas vous faire l'idée comme l'on courait pour me voir.
Les uns m'appelaient leur bonne dame, d'autres leur bonne princesse. Les uns pleuraient de joie, et moi j'en avais aussi bien envie.
Mon pauvre cœur était bien agité et regrettait encore plus fort sa patrie qu'il chérit toujours bien.
Quel changement des départements à Paris ! On ne veut plus d'assignats depuis Charenton. On murmure tout haut contre le gouvernement. On regrette ses anciens maîtres et même moi, malheureuse. Chacun s'afflige de mon départ. Je suis connue partout, malgré les soins de ceux qui m'accompagnent. Partout, je vois augmenter ma douleur de quitter mes malheureux compatriotes, qui font mille vœux au ciel pour ma félicité. Ah ! ma chère Renète, si vous saviez comme je suis attendrie ! Quel dommage qu'un pareil changement n'ait pas eu lieu plus tôt ! je n'aurais pas vu périr toute ma famille et tant de milliers d'innocents.
Mais laissons un sujet qui me fait trop de mal. Mes compagnons de voyage sont très honnêtes. Notre M. Méchin est un bon homme, mais bien peureux, il craint que les émigrés viennent m'enlever ou que les terroristes ne me tuent. Il y a peu de ces gens-là. Mais il craint à cause de sa responsabilité. Il veut faire un peu le maître, mais j'y mets bon ordre. Il m'appelle quelquefois sa fille dans les auberges ou bien Sophie, mais je ne l'ai jamais appelé que monsieur. Il a dû voir que cela me déplaisait. Mais il a pu s'épargner cette peine, car dans toutes les auberges on m'appelle « Madame », ou « ma Princesse ».
On vient de m'apprendre que ma maison est formée et qu'elle m'attend à Bâle pour me conduire à Vienne. Jugez, ma chère Renète.... Cette femme (Mme de Soucy) a emmené avec elle son fils et sa femme de chambre, et l'on m'a refusé une femme pour me servir ! J'ai tâché de démêler l'intrigue qui vous avait empêchée de me suivre. Je crois que cela vient de Mme de M... ; d'un autre côté, on m'a dit que l'Empereur avait demandé qu'il ne vînt avec moi aucune des personnes qui avaient été au Temple, et qu'on n'aura pas fait de différence de vous aux autres, ma Renète.
Cela m'afflige bien, car je vous aime bien et ai besoin de donner ma confiance et d'épancher mon cœur dans le sein d'une personne que j'aime, ce que n'est pas la personne qui me suit, car je ne la connais pas assez pour lui dire tout ce que je sens. Il n'y a que vous, ma bonne Renète, à qui je puisse me livrer ; je suis bien malheureuse, je n'ai qu'une personne que je voudrais avoir et je ne l'ai pas.
Priez Dieu pour moi, je suis dans une position bien désavantageuse et bien embarrassante. On fait courir le bruit que l'on va me marier dans huit jours. Certainement à mon amoureux (?). Mais cela ne sera pas du moins de longtemps. Je verrai aujourd'hui l'ambassadeur de France, et demain je partirai pour Bâle.
Adieu, ma chère bonne Renète... je me ressouviendrai de vos parents allemands.
Dans la journée qui suivit, M. Méchin reçut une lettre de M. Bacher, qui l'informait que le lendemain, entre quatre et cinq heures, il viendrait prendre la princesse pour la conduire auprès du prince de Gavre et du baron de Degelmann, chargés par l'Empereur de la recevoir.
Le lieu de l'échange avait été fixé dans une petite habitation appartenant à M. Reber, négociant à Bâle, et située non loin de cette ville, sur la route d'Huningue.
Toutes les précautions étaient prises pour écarter les regards indiscrets. Les représentants de l'empereur d'Autriche occupaient depuis une demi-heure la maison de M. Reber, lorsque la voiture de la princesse y arriva.
Le 26 décembre 1795, un simple écrit ainsi conçu donnait à la République française quittance de la fille de Louis XVI :
« Je soussigné, en vertu des ordres de Sa Majesté l'Empereur, déclare avoir reçu de M. Bacher, ambassadeur français délégué à cet effet, Mme la princesse Marie-Thérèse-Charlotte, fille de Sa Majesté le roi Louis XVI. »
IV
Le manuscrit et toutes ces lettres de Madame n'étant pas sortis des mains de Renète, on pourrait les croire absolument inédits. Cependant il n'en est pas tout à fait ainsi, du moins en ce qui concerne le récit de la captivité au Temple. Et voici comment il a pu être entrevu par le public.
Un jour, à Mittau, Madame voulut revoir le manuscrit qu'elle avait donné à Renète. C'était en 1805. Pensait-elle à comparer les douleurs de sa prison aux souffrances qu'elle avait affrontées depuis qu'elle était sortie de France ? Peut-être. Quoi qu'il en soit, Madame faisait redemander le manuscrit de Mme de Chanterenne par le fidèle Cléry et en fit elle-même une copie. Elle y ajouta quelques phrases, en supprima quelques autres, et puis enfin, lorsqu'elle revint en France, elle renvoya à Renète l'original auquel Renète attachait tant de prix.
La copie faite à Mittau fut donnée à Mme de Soucy, sans doute en souvenir du voyage pendant lequel elle avait, lors de la sortie du Temple, accompagné Madame jusqu'à Vienne.
Comment et pourquoi Mme de Soucy se permit-elle de faire imprimer ces pages en 1823, c'est ce que je ne saurais dire. Mais elle se le permit, et grand fut le mécontentement de Mme la duchesse d'Angoulême en apprenant l'indiscrétion commise.
Par son ordre, tous les exemplaires que l'on parvint à découvrir furent rachetés et détruits. Il y en eut un, deux, trois, peut-être, qui cependant échappèrent aux recherches. M. Nettement en eut connaissance. M. de Pastoret s'en servit. M. de Beauchesne lui fit de nombreux emprunts. M. le baron de Saint-Amand, enfin, y a puisé pour son livre intitulé : La Jeunesse de Mme la duchesse d'Angoulême.
Mais ces diverses publications ne peuvent qu'aviver l'intérêt de ces souvenirs qui jusqu'ici n'ont point été donnés dans leur texte vrai.
M. de Pastoret surtout en a agi, avec l'écrit de Madame, de si cavalière façon qu'il lui a enlevé ce grand caractère de simplicité dont on peut dire qu'il est l'authentique de la relique.
Relique, dont l'étrange destinée a quelque analogie avec celle de la sainte qui nous l'a léguée. Le flot l'a ballottée jusqu'à ce qu'un dernier remous l'ait apportée à Frohsdorf.
Quelques mois à peine avant la mort de M. le comte de Chambord, le petit-fils de Mme de Chanterenne envoyait le manuscrit au prince comme un suprême hommage.
Mme la duchesse de Madrid recueillit ce trésor dans la succession de son oncle, et c'est à Viareggio que l'auguste princesse permit que l'autographe de Madame Royale fût, pour ainsi dire, décalqué par une main fidèle.16
Commencé le jour de l'entrée au Temple, le récit se termine à la mort de M. le Dauphin. La princesse a, en quelque sorte, scellé le cercueil de son frère avec ces mots :
J'atteste que ce mémoire contient vérité,
ou plutôt elle a mis ainsi le signet à la première page de sa vie douloureuse...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Car le livre ne se fermera pas. Les feuillets s'y ajouteront, et toujours tragiques jusqu'à la fin.
Le souffle glacé de la prison a flétri l'avenir pour Madame Royale. Sa beauté passera à peine éclose... Son bonheur n'aura qu'un jour... Ses seuls triomphes seront des triomphes de larmes ; l'admiration qu'elle soulèvera sera faite de pitié. On la verra errer de la prison à l'exil, d'un exil à un autre....
Et, parmi les naufrages de sa vie, elle rappellera jusqu'à la fin cette figure désolée qui se cramponnait à la barque de Dante et répondait, interrogée sur son nom :
« Vedi che son un che piango17... »
V
On a dit que l'humanité avait des réminiscences et que, sans s'en rendre compte, elle se répétait.
Puisse la chose être vraie pour les victimes, autant qu'elle semble devoir l'être, hélas ! pour les bourreaux ! Ceux-ci n'ont rien perdu de leur rage, mais celles-là ne paraissent plus avoir la force de l'affronter.
Fut-il jamais un temps décevant à l'égal du nôtre, et les jours d'abominations révolutionnaires ne valaient-ils pas mieux dans leur horreur qui trempait les caractères, que notre temps énervé qui les dissout ?
Entre la fin du siècle dernier et la fin de ce siècle-ci existe toute la distance qui sépare la plaie saignante de l'anémie honteuse. Il en est parmi nous qui n'ont même plus la force d'être heureux !
Tel qui devrait l'être se débat, à quinze ans, à vingt ans, dans le marasme.
Les enfants eux-mêmes, aujourd'hui, sont des inquiets, des compliqués, des tourmentés ou des blasés.
Montrer à ces névrosés l'image de la réaction rédemptrice, c'est donc faire œuvre utile. La voilà, cette image.
Elle s'encadre dans la simplicité de tous les sentiments. C'est une enfant qui pleure comme une enfant doit pleurer, qui espère de toutes les espérances enfantines, et qui, lorsqu'elle ne pleure pas, sourit parce qu'elle souffre un peu moins.
Pourtant tous les abandons, toutes les amertumes, toutes les déchéances se sont abattus sur elle ! Il faut qu'elle aussi, comme on l'a dit pour sa mère, il faut qu'elle aussi boive lentement et longuement la mort !
Sans feu, sans lumière, réduite à cacher ses pieds nus sous sa robe trop courte, à souffrir de la faim devant son pain noir, l'enfant, tombée des splendeurs de Versailles dans le cachot du Temple, ne se plaint pas, ne maudit personne.
Pour lambris, elle a de hideuses peintures révolutionnaires. Ses nuits se passent sur une couchette de bois rembourrée d'une paillasse grossière. Obscurcies par des toiles d'araignée, les vitres laissent à peine tamiser la lumière dans sa prison.
Engourdis par le froid, ses doigts sont inhabiles à rapiécer « la pauvre robe de soie puce » qui tombe en lambeaux.
Elle a eu, pour attacher ses adorables cheveux blonds, un bout de ruban.... Elle n'en a plus. Il lui faut les enrouler sous un fichu. Ah ! si son visage rappelle le visage du Roi et surtout celui de Madame Élisabeth, c'est qu'il a pris une gravité inouïe pour son âge.
Sa beauté a grandi, oui, mais comme ces fleurs qui ne s'épanouissent que sur les ruines. Jusqu'à l'arrivée de Mme de Chanterenne, l'enfant a vécu seule.
Mais elle s'est attachée à cette solitude. Son âme s'y affranchit un peu du malheur.
C'est la seule liberté qu'ait l'enfant. L'isolement lui apporte même, parfois, une sorte de bienfaisant engourdissement. Son immobilité est un repos pour son corps. Dans l'abandon où elle vit, son âme se ferme et s'endort : elle peut rêver, et son rêve franchit les murailles de son cachot.
Elle est libre : son amour, ses souvenirs, ses espérances, ressuscitent dans cette liberté. Comme son petit frère mourant, elle entend pendant son hallucination, des harmonies où se mêle la voix aimée de sa mère....
Et quand elle se réveille, la prisonnière a trouvé dans son rêve bienfaisant la patience pour accepter de nouvelles souffrances. Toujours elle ignorera les révoltes de la douleur.
Cependant ces visions sont trop humaines, trop terrestres encore pour lui donner cette résignation. D'où venait-elle ainsi toute-puissant dans son cœur ?
On veut aujourd'hui de l'analyse à outrance. On veut ausculter toutes les vaillances, comme toutes les agonies. On prétend arracher au cœur le secret de ses faiblesses, comme celui de sa force à se raidir.
Ah ! si dans cette tour du Temple, où tout a été surhumain, la résignation de la princesse s'est montrée l'égale de ses souffrances, c'est que son âme y a vécu, comme sur ces sommets de Gethsémani où les anges se rencontrèrent pour soutenir les défaillances du Maître.
Chaque matin, à la place même où l'un après l'autre tous les siens l'avaient embrassée pour aller à l'échafaud, l'enfant s'agenouillait, pour donner, selon ce mot admirable de sa tante, « la main dans le ciel à la résignation. »
« Que m'arrivera-t-il aujourd'hui, ô mon Dieu !... disait-elle après Madame Élisabeth, je ne le sais ; mais ce que je sais, c'est que rien ne m'arrivera que vous n'ayez prévu, ordonné de toute éternité.... Et cela me suffit18... »
Vain apparaît cet abandon à ceux qui s'efforcent d'arracher Dieu aux douloureux, sans voir qu'en même temps ils leur arrachent le droit de dire : « Mon Père, je remets mon âme entre vos mains... »
La foi divise l'humanité, comme le Christ en croix sépara jadis les deux larrons. Les uns meurent de leur blasphème, les autres s'apaisent dans la suprême promesse....
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et, de même qu'à l'heure où le Christ expira, les morts ressuscitèrent pour confesser sa divinité, de même la prisonnière du Temple, un siècle après son martyre, revient pour rendre témoignage, devant la génération présente, que le Christ est vraiment le Dieu des malheureux !
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Notes
1. 13 août 1792.
2. Le manuscrit de Mme la Dauphine est rédigé sur un cahier de 35 pages et demie et de 31 centimètres de hauteur sur 22 centimètres de largeur. Le papier en est fort grossier. La couverture du manuscrit, faite d'une feuille du même papier, porte en titre : Mémoires écrit par Marie-Thérèse-Charlotte de France sur la captivité des princes et princesses ses parents, depuis le 10 août 1792 jusqu'à la mort de son frère arrivée le 9 juin 1795.
3. Madame Élisabeth avait quitté le Temple le 9 mai 1794.
4. Hilaire de la Rochette, gentilhomme poitevin, avait mis, lors de la guerre des Indes, plusieurs navires dont il était armateur au service du Roi. Ces navires avaient péri. Les finances royales s'en étaient reconnues comptables vis-à-vis de lui. La République avait fait de même, mais, ne pouvant payer, avait, comme compensation, donné un emploi du finance à M. de la Rochette et à son gendre., malgré leurs opinions royalistes.
5. Mme de Chanterenne avait alors trente ans. Les renseignements fournis sur elle, au Comité de sûreté générale, portaient que « ses mœurs était douces ». Le certificat ajoutait qu'elle parlait bien le français, l'italien, l'allemand, « et qu'à Gouilly, où elle avait habité, on ne doutait pas de son civisme. »
6. Mme de Chanterenne s'appelait Renée ; la princesse, de Renée, avait amicalement fait Renète.
7. Les originaux de toutes les lettres de Madame Royale, que l'on trouvera au cours de ce récit, sont conservés comme des reliques au château de Bazenville, près Bayeux, par le petit-fils de Mme de Chanterenne.
8. Louis XVII, par M. de Beauchesne, p. 365, vol. II.
9. Bénézech, sous prétexte de faire porter à Bâle le trousseau de la princesse, y envoya aussitôt le fidèle serviteur.
10. Gomin était en ouvrier tapissier de l'île Saint-Louis, qui, le 9 novembre 1794, avait été nommé adjoint à la garde du Temple et qui, en cette qualité, avait adouci autant qu'il avait dépendu de lui l'agonie du Dauphin. Dans cette sinistre galerie de monstres pour lesquels le Temple sera un éternel pilori, la douce et compatissante figure de Gomin se détache comme se détachent aux frises des vieilles cathédrales les figures de saints parmi les guirlandes de damnés. Gomin mourut à Pontoise en 1841.
11. Il existe à la Bibliothèque nationale un portrait de Madame Royale, fait à l'aide d'une longue-vue, par un de ces fidèles. Ce portrait est connu sous le nom de portrait au télescope.
12. Ce récit adressé à Mme de Chanterenne renferme de nombreux détails qui ne se trouvent pas dans celui qu'a publié M. de Beauchesne.
13. Méchin était un capitaine de gendarmerie dont on avait fait un grand éloge à Madame. Méchin était chargé de diriger le voyage.
14. Dans le récit de M. de Beauchesne la princesse s'appelle Sophie.
15. La seconde berline sortie à une heure du matin de Paris contenait M. Hüe, le fils de Mme de Soucy, une femme de chambre et Coco, le petit chien de Madame, ainsi que Meunier et Baron. Le premier était cuisinier, le second valet de chambre de confiance.
16. M. Gabriel de Saint-Victor.
17. Tu le vois, je suis celle qui pleure.
18. Prière composée au Temple par Madame Élisabeth.
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Mémoire écrit par Marie-Thérèse-Charlotte de France sur la captivité des princes et princesses ses parents. Depuis le 10 août 1792 jusqu'à la mort de son frère arrivée le 9 juin 1795. Publié sur le manuscrit autographe appartenant à Madame la Duchesse de Madrid. Paris : Librairie Plon, n.d [1892]. Introduction, pp. 1-51.
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Première Partie: La mort de Louis XVI
I
Le Roi mon père arriva au Temple avec sa famille le lundi 13 août 1792, à 7 heures du soir.
Les canonniers voulurent conduire mon père à la tour seul, et nous laisser au château. Manuel avoit reçu dans le chemin un arrêté de la commune pour nous conduire tous à la tour.
Péthion1 calma la rage des canonniers, et nous entrâmes au château. Les municipaux gardèrent à vue mon père. Péthion s'en alla. Manuel resta.
Mon père soupa avec nous. Mon frère mouroit d'envie de dormir. Mde de Tourzelle2 le conduisit à onze heures à la tour qui devoit décidément être notre demeure.
Mon père arriva à la tour avec nous à une heure du matin ; il n'y avoit rien de préparé. Ma tante coucha dans une cuisine, et on prétend que Manuel fut honteux en l'y conduisant.
Voici les noms des personnes qui s'enfermèrent avec nous dans ce triste séjour.
Mde de Lamballe ;
Mde de Tourzelle et Pauline, sa fille ;
Mrs Hü3 et Chamilly, appartenant à mon père, et qui couchoient dans sa chambre en haut ;
Mde de Navarre à ma tante, et qui couchoit avec elle, et Pauline, dans la cuisine, avec ma tante ;
Mde Cimbris,4 à mon frère, et qui couchoit dans un billard, avec mon frère et Mde de Tourzelle.
Mde Thibaut, à ma mère, et Mde Basire, à moi ; elles couchoient toutes les deux en bas.
Mon père avoit à la cuisine trois hommes à lui, Thurgé,5 Chrétien et Marchand.
Le lendemain, 14, mon père vint déjeuner avec ma mère, et après nous allâmes voir les grandes halles de la tour, où l'on dit qu'on feroit des logemens, parce que, où nous étions, dans une tourelle, c'étoit trop petit pour tant de monde.
L'après-diner, Manuel et Santerre étant venus, nous allâmes promener dans le jardin.
On murmuroit beaucoup contre les femmes qui nous avoient suivis. Dès notre arrviée, nous en avions trouvées d'autres nommées par Péthion pour nous servir, nous n'en voulûmes pas.
Le surlendemain, à dîner, on apporta un arrêté de la commune qui ordonnoit le départ des personnes qui étoient venues avec nous.
Mon père et ma mère s'y opposèrent, ainsi que les Municipaux de garde au Temple.
L'ordre fut pour lors révoqué.
Nous passions la journée tous ensemble.
Mon père montroit à mon frère la géographie, ma mère lui montroit l'histoire et lui faisoit apprendre des vers, ma tante montroit le calcul.
Mon père avoit heureusement trouvé une bibliothèque qui l'occupoit. Ma mère avoit de la Tapisserie pour travailler.
Les Municipaux étoient très familiers et avoient très peu de respect pour mon père ; il en restoit toujours [un] qui le garda à vue.
Mon père fit demander un homme et une femme pour faire le gros ouvrage.
La nuit du 19 au 20 août, on apporta à une heure du matin un arrêté de la commune qui ordonnoit d'emmener du Temple toutes les personnes qui n'étoient pas de la famille Royale.
On emmena Mrs Hü et Chamilly de chez mon père, qui resta seul avec un municipal.
On descendit ensuite chez ma Mère pour enlever Mde de Lamballe ; ma Mère s'y opposa en vain, disant, ce qui étoit vrai, qu'elle étoit sa parente. On l'emmena toujours.
Ma tante descendit avec Pauline de Tourzelle et Mde de Navarre. Les municipaux assurèrent que ces dames reviendroient après avoir été interrogées.
On traîna mon frère dans la chambre de ma Mère, pour ne pas le laisser seul.
Nous embrassâmes ces dames, espérant les revoir le lendemain. Deux Municipaux restèrent chez ma Mère. Nous restâmes tous les quatre sans dormir.
Mon père, quoique éveillé par le bruit, resta chez lui.
Le lendemain, à 7 heures, nous apprîmes que ces dames ne reviendroient pas au Temple et qu'on les avoit conduites à la force.6
Nous fûmes bien étonnés, à 9 heures, en voyant arriver Mr Hü, qui dit à mon père que le conseil général l'avoit trouvé innocent et renvoyé au Temple.
L'aprée diner, Péthion envoya à mon Père un homme et une femme nommés Tison, pour faire le gros ouvrage.
Ma mère prit mon frère dans sa chambre et j'allai dans l'autre avec ma Tante ; nous n'étions séparé de ma Mère que par une petite pièce où étoit un Municipal et un sentinelle.
Mon père resta en haut, et sachant qu'on lui préparoit un autre appartement, il ne s'en soucia plus parce qu'il n'étoit plus gêné, n'ayant plus tant de monde et qu'il étoit plus près de ma Mère.
Il fit venir Paloi,7 le maître des ouvriers, pour ne pas faire achever le logement. Paloi répondit insolemment qu'il ne prenoit d'ordres que de la commune.
Nous montions tous les matins chez mon père pour déjeuner, ensuite nouss redescendions chez ma Mère, où mon père passoit avec nous la journée.
Nous allions promener tous les jours dans le jardin pour la santé de mon frère, et mon père étoit presque toujours insulté par la garde.
Le jour de la St Louis, à 7 heures du matin, on chanta l'air « Ça ira » auprès du Temple.
Nous apprîmes le matin par un municipal que Mr de la fayette avoit passé.
Manuel confirma cette nouvelle le soir à mon père. Il apporta à ma tante Élisabeth une lettre de mes tantes de Rome ; c'est la dernière que ma famille ait reçu du dehors.
Mon père n'étoit plus traité en Roi. On n'avoit aucun respect pour lui, on ne l'appeloit plus ni « Sire » ni « Sa Majesté » ; mais « Monsieur » ou « Louis ».
Les Municipaux étoient toujours assis dans sa chambre et avoient leur chapeau sur leurs [têtes]. Ils ôtèrent à mon père son épée, qu'il avoit encore, et fouillèrent dans ses poches.
Péthion envoya Cléry à mon père pour servir mon père, à qui il appartenoit.
Péthion envoya aussi pour porte-clefs ou guichetier Rocher, l'horrible homme qui força la porte de mon père le 20 juin 1792 et qui pensa l'assassiner.
Cet homme fut toujours à la tour et essaya de toutes les manières de tourmenter mon père ; tantôt il chantoit la carmagnole et mille autres horreurs, tantôt, comme il savoit que mon père n'aimoit pas l'odeur de la pipe, il lui en souffloit une bouffée quand il passoit.
Il étoit toujours couché le soir quand nous allions souper, parce qu'il falloit passer par sa chambre ; quelquefois même il étoit dans son lit quand nous allions dîner.
Il n'est sorte de tourments et d'injures qu'il n'inventa. Mon père souffroit tout avec douceur et pardonnant de tout son cœur à cet homme.
Mon père manquoit de tout ; il écrivit à Péthion pour avoir l'argent qui lui étoit destiné, il n'en reçut aucune réponse.
Le jardin étoit plein d'ouvriers qui injurioent souvent mon père ; il y en eut un qui se vanta d'abattre la tête de ma mère avec ses outils ; Péthion le fit arrêter.
Les injures redoublèrent le 2 7bre ; nous ignorions ce qui se passoit.
Des fenêtres on jetta des pierres à mon père, qui heureusement ne tombèrent ni sur lui ni sur personne.
A une autre fenêtre, une femme écrivit sur un grand carton : « Verdun est pris. » Elle le mit à la fenêtre et ma tante eut le tems de le lire. Les municipaux ne le virent pas.
A peine venions-nous d'apprendre cette nouvelle qu'il arriva un nouveau Municipal nommé Mathieu ; il étoit enflammé de colère et dit à mon père de remonter chez lui.
Nous le suivîmes, craignant qu'on ne voulût nous séparer.
En arrivant en haut, il trouva Mr Hü, lui sauta au collet et lui dit qu'il l'arrêtoit. Mr Hü demanda de faire son paquet d'affaires, Mathieu le lui refusa ; mais un autre municipal plus charitable, demanda cette faveur pour Mr Hü, qu'il emmena prendre ses affaires.
Mathieu alors se retournant vers mon père, lui dit tout ce que la rage peut suggérer ; entre autres il dit : « La générale a battu, le tocsin a sonné, le canon d'allarme a tiré, les ennemis sont à Verdun ; s'ils viennent, nous périrons tous, mais vous mourrez le premier. »
Mon père écouta ces injures et mille autres pareilles avec le calme que donne l'innocence. Mon frère fondit en larmes et s'enfuit dans l'autre chambre ; j'eus toutes les peines du monde à le consoler, il croyoit déjà voir mon père mort.
Mr Hü revint, et Mathieu, après avoir recommencé ses injures, partit avec lui.
Mr Hü fut conduit à la mairie, le massacre étant déjà commencé à l'abbaye. Il resta un mois en prison ; après il en sortit, mais ne revint pas du tout au Temple.
Les municipaux de garde condamnèrent tous la conduite violente de Mathieu, cependant ils ne pensoient guère mieux. Ils dirent à mon Père qu'on étoit sûr que le Roi de Prusse marchoit et tuoit les soldats françois par un ordre signé Louis.
Mon père fut très affligé de cette calomnie et pria les municipaux de la détruire dans le monde.
Ma Mère entendit battre la générale toute la nuit ; nous ignorions cependant ce qui se passoit.
Le 3 7bre, à 10 heures du matin, Manuel vint voir mon père et l'assura que Mme de Lamballe et les autres personnes qu'on avoit ôté du Temple se portoient bien et étoient toutes ensembles et tranquilles à la force.
A 3 heures nous entendîmes des cris affreux ; comme mon père sortoit de table et jouoit au tritrac avec ma mère, le municipal se conduisit bien et ferma porte et fenêtre ainsi que les rideaux pour qu'on ne voye pas, ce qui étoit bien fait.
Les ouvriers du Temple et le guichetier Rocher se joignirent aux assassins, ce qui augmenta le bruit.
Plusieurs Municipaux et officiers de la garde arrivèrent ; ces derniers vouloient que mon père se montra aux fenêtres ; les premiers s'y opposèrent avec raison.
Mon père ayant demandé ce qui se passoit, un jeune officier lui dit : « hé bien, Monsieur, puisque vous voulez le savoir, c'est la tête de Mde de Lamballe qu'on veut vous montrer. »
Ma mère fut glacée d'horreur ; les municipaux grondèrent l'officier ; mais mon père avec sa bonté ordinaire l'excusa, disant que c'étoit sa faute et non pas à l'officier, qui n'avoit fait que lui répondre.
Le bruit dura jusqu'à 5 heures. Nous sûmes depuis que le peuple avoit voulu forcer les portes, que les Municipaux l'en empêchèrent en mettant à la porte un ruban tricolor, qu'enfin ils avoient permis que six des assassins fissent le tour de la tour avec la tête de Mme de Lamballe, mais qu'on laisseroit à la porte le corps, qu'on vouloit traîner.
Quand cette députation entra, Rocher poussa mille cris de joie en voyant la tête de Mde de Lamballe et gronda un jeune [homme] qui se trouva mal, saisi d'horreur de ce spectacle.
A peine le tumulte étoit-il fini que Péthion, qui auroit dû s'occuper d'arrêter le massacre, envoya froidement son secrétaire à mon père pour compter de l'argent.
Cet homme étoit très ridicule et dit mille bêtises qui auroient fait rire dans un autre moment. Il croyoit que ma Mère se tenoit debout pour lui.
Le Municipal qui avoit sacrifié son écharpe en la mettant à la porte se la fit payer par mon père.
Ma tante et moi, nous entendîmes battre la générale toute la nuit ; nous ne croyons pas que le massacre duroit encore. Ma malheureuse Mère ne put pas dormir de la nuit, ce ne fut que quelque tems après que nous sûmes qu'il avoit duré trois jours.
Il est incroyable toutes les scènes qui arrivèrent tant des Municipaux que de la garde ; tout leur faisoit peur, tant ils se sentoient coupables.
Un jour, dans l'extérieur, un homme tira un nouveau fusil pour l'essayer ; ils en firent un procès-verbal et l'interrogèrent soigneusement.
Un autre soir, pendant le soupé, on cria plusieurs fois aux armes, ils crurent que c'étoit les Étrangers ; l'horrible Rocher prit son grand sabre et dit à mon père : « Si ils arrivent, je te tue. » Ce n'étoit pourtant rien qu'un embarras de patrouille.
Une autre fois, une centaine d'ouvriers entreprirent de forcer la grille du côté de la Rotonde ; les municipaux et la garde y accoururent, ils furent dispersés.
Toutes ces peurs augmentoient la sévérité. Nous trouvâmes cependant deux municipaux qui adoucirent les tourments de mon père en lui montrant de la sensibilité et lui donnant de l'espérance ; je crois qu'ils sont morts.
Il y eut aussi une sentinelle qui le soir eut une conversation avec ma tante par le trou de la serrure. Ce malheureux ne fit que pleurer tout le tems qu'il fut au Temple ; j'ignore ce qu'il est devenu ; puisse le ciel l'avoir récompensé de son profond attachement pour son Roi !
Je faisois des règles de chiffres et j'écrivois des extraits, il falloit toujours qu'il y eût un municipal qui regardât sur mon épaule, croyant toujours que c'étoient des conjurations.
On nous ôta les journaux, craignant que nous ne sachions des nouvelles étrangères. On en apporta cependant un jour à mon père avec joie, disant qu'il y avoit quelque chose d'intéressante ; l'horreur ! on disoit qu'on mettroit sa tête en boulet rouge, et on lui apporta cet infernal écrit avec joie.
Il y eut aussi un soir un municipal qui arrivant le soir dit mille injures, entre autres que nous péririons tous si les ennemis approchoient, et que mon frère seul lui faisoit pitié, mais qu'étant né d'un Tyran il devoit mourir.
Voici les scènes que ma famille avoit tous les jours.
La république fut établie le 22 7bre, on nous l'apprit avec joie ; on nous annonça aussi le départ des étrangers ; nous ne voulûmes pas y croire, mais c'étoit vrai.
Au commencement d'octobre, on vint nous ôter plumes, encre, papier et crayons ; ils cherchèrent partout bien soigneusement et même durement, mais cela n'empêcha que ma mère et moi nous ne leur cachâmes nos crayons, que nous gardirent ; ma tante et mon père donnèrent les leurs.
Le soir du même jour, comme mon père revenoit de souper et alloit monter chez lui, on lui dit d'attendre ; il vint d'autres municipaux qui lui dire qu'il iroit dans l'autre logement et qu'il seroit séparé de nous. Nous le quittâmes avec bien de larmes, espérant cependant le revoir le lendemain matin.
On nous apporta le déjeuner séparément, ma mère ne voulut rien prendre. Les municipaux, effrayés et touchés de notre douleur, nous accordèrent de voir mon père, mais aux repas seulement, et nous déffendirent de parler bas, ou des langues étrangères, mais haut et bon français.
Nous descendîmes pour dîner chez mon père avec bien de la joie de le voir. Il y eut un municipal qui crut s'appercevoir que ma tante avoit parlé bas à mon père et lui en fit une scène
Le soir, pour souper, comme mon frère étoit couché, ma mère ou ma tante restoit avec lui et l'autre venoit souper avec moi chez mon père. Le matin nous y restions après déjeuner, le tems que Cléry pût nous coiffer, parce qu'il ne pouvoit pas venir chez ma mère.
Nous allions promener tous ensemble tous les jours à Midi. Manuel vint chez mon père et lui ôta avec dureté son cordon Rouge. Il assura à mon père qu'il n'y avoit que Mde de Lamballe qui eût péri de toutes les personnes qui avoient été au Temple.
On fit prêter serment à Cléry, à Tison et à sa femme d'être fidèles à la nation.
Un municipal, un soir, en arrivant, éveilla brusquement mon frère pour voir s'il y étoit.
Il y en eut un autre aussi qui dit à ma mère un projet qu'avoit Péthion de ne pas faire mourir mon père, mais de l'enfermer pour la vie dans le château de Chambord, avec défense à mon frère de se marier. J'ignore quel étoit le dessein de cet homme en disant ce projet ; ce que je sais, c'est que nous ne l'avons pas revu depuis.
On fit loger ma mère dans un appartement au-dessus de mon père. On vouloit nous séparer, ma tante et moi, de ma mère ; cela n'eut cependant lieu, et nous allâmes avec elle.
On ôta mon frère à ma mère et on le mit auprès de mon père ; il coucha dans sa chambre. Cléry couchoit aussi dans l'appartement avec un municipal.
En haut, ma Mère avoit avec elle ma Tante, moi, Tison et sa femme, et un municipal.
Les fenêtres étoient bouchées avec des barreaux de fer et des abats-jours, les cheminées étoient en tuyaux de poêle, ce qui nous incommoda beaucoup de la fumée.
Voici comme se passoit les journées de mes augustes parens :
Mon père se levoit à 7 heures, prioit Dieu jusqu'à huit, ensuite s'habilloit avec mon frère jusqu'à 9 heures, qu'ils montoient déjeuner chez ma mère.
Après le déjeuner, mon père redescendoit avec mon frère, à qui il donnoit des leçons jusqu'à 11 heures, que mon frère jouoit jusqu'à Midi, que nous allions promener tous ensemble quel tems qu'il fasse, parce que la garde qui relevoit à cette heure-là vouloit voir mon père et s'assurer qu'il étoit au Temple.
La promenade duroit jusqu'à deux heures que nous dînions ; après le dîner, mon Père et ma Mère jouoient ensemble au Trictrac ou au piquet.
A 4 heures, ma mère remontoit chez elle avec mon frère, parce que mon père dormoit ordinairement.
A 6, mon frère redescendoit, mon père le faisoit apprendre et jouer jusqu'au soupé.
A 9 heures, après le soupé, ma mère déshabilloit promptement mon frère et le mettoit dans son lit. Nous remontions ensuite, et mon père ne se couchoit qu'à onze heures.
Ma mère avoit à peu près la même vie ; elle travailloit beaucoup en tapisserie.
Ma tante prioit souvent Dieu dans la journée, elle disoit tous les jours l'office, lisoit beaucoup de livres de piété et faisoit de grandes méditations. Elle faisoit, ainsi que mon père, maigre et jeûne les jours marqués par l'église.
On nous rendit les journaux pour voir le départ des Etrangers et les horreurs contre mon père dont ils étoient pleins.
On nous dit un jour : « Mesdames, je vous [annonce] une bonne nouvelle, le traître Bouillé est pris, si vous êtes patriotes, vous devez vous en réjouir », ma mère ne dit mot.
Le jour de la Toussaint, la convention vint pour la première fois voir mon père. Les membres lui demandèrent si il n'avoit point de plaintes à porter, il dit que non et qu'il étoit content quand il étoit avec sa famille.
Cléry se plaignit qu'on ne payoit pas les Marchands qui fournissoient à mon père. Chabot reprit fièrement : « La nation n'est pas à un sou près. »
Les députés qui vinrent furent Chabot, Dupra,8 Drouai,9 Lecointre Puiravaux10 ; ils revinrent encore l'aprée dîner et firent les mêmes questions à nous tous et eurent les mêmes réponses.
Un jour d'après, Drouai revint encore tout seul et demanda si on n'avoit pas de plaintes à porter : ma mère dit que non.
Quelque tems après, comme nous étions à dîner, il arriva des gendarmes qui se jettèrent brusquement sur Cléry et lui ordonnèrent de venir au tribunal. C'est qu'il y a quelques jours auparavant Cléry, descendant l'escalier avec un municipal, avoit rencontré un jeune homme de garde de sa connoissance ; ils se dirent bonjour et se serrèrent la main. Le municipal le trouva mauvais, fit arrêter le jeune homme, c'étoit pour comparoître au Tribunal devant lui qu'on vint chercher Cléry. Mon père demanda qu'il revînt, les municipaux l'assurèrent qu'il ne reviendroit pas ; cependant il arriva à minuit.
Cléry demanda pardon à mon père de sa conduite passée et dont les manière de mon père dans sa prison et les exhortations de ma Tante l'avoient fait revenir. Il fut depuis toujours très fidèles à mon Père.
Un jour, nous entendîmes de grands cris de gens qui demandoient les têtes de mon Père et de marat11 ; on eut la cruauté de venir crier cela sous les fenêtres du Temple.
Mon père tomba malade d'un gros Rhume et eut la fièvre assez fort ; on lui accorda son médecin et son apoticaire, le Monnier12 et Robert. La commune fut inquiète, il y eut un bulletin tous les jours de la santé de mon père, qui se rétablit. Toute ma famille fut incommodée de ce Rhume, mais mon père fut le plus malade.
La commune changea le deux Décembre. Les nouveaux municipaux vinrent reconnaître mon père et sa famille à 10 heures du soir.
Quelques jours après, il y eut un arrêté de la commune qui ordonnoit d'ôter de nos appartemen Cléry et Tison, de nous ôter aussi couteaux, ciseaux et tous instruments tranchant et ordonnoit aussi de déguster avec soin tous les plats que l'on nous servoit.
La première [dernière] chose n'eut pas lieu, mon père et ma mère s'y opposèrent, disant qu'ils pouvoient se trouver mal et que cela exposeroit les municipaux si ils les soignoient.
La visite fut faite soigneusement pour les instrumens tranchans ; ma mère et moi nous leur cachâmes nos ciseaux. Les municipaux redoublèrent de sévérité.
Le 11 décembre, nous fûmes fort inquiets du tambour qui battoit et de la garde qui arrivoit au Temple. Mon père redessendit chez lui après le déjeuner avec mon frère.
A onze heures, arrivèrent chez mon père Chambon, le maire, Chaumet,13 procureur général de la commune, Colombo,14 secrétaire-greffier. Ils signifièrent à mon père le décret de la convention qui ordonnoit qu'il seroit amené à la barre pour être interrogé. Ils engagèrent mon père à renvoyer mon frère à ma mère, mais n'ayant pas dans leurs mains le décret de la convention, ils firent attendre mon père deux heures.
Il ne partit qu'à une heure et monta dans la voiture du Maire ; avec lui, Chaumet et Colombo ; la voiture étant escortée par des municipaux à pied.
Mon père ayant observé que Colombo saluait beaucoup de monde, lui demanda si ils étoient tous ses amis. Colombo dit « Ce sont les braves citoyens du 10 août, que je ne vois jamais qu'avec beaucoup de joie. »
Je ne parle pas de la conduite de mon père à la Convention, tout le monde la connoît ; sa dignité, sa fermeté, sa douceur, sa bonté, son courage, au milieu d'assassins altérés de son sang, sont des traits qui ne s'oubliront jamais et que la postérité la plus reculée admirera encore.
Il revint à 6 heures à la tour du Temple avec le même cortège ; ma mère et nous, nous avions été très inquiètes.
Ma mère, entendant les tambours, avoit fait l'impossible auprès du municipal qui la gardoit pour apprendre ce qui se passoit, cet homme n'avoit jamais voulu le dire ; ce ne fut qu'à onze heures, à l'arrivée de mon père, que nous l'apprîmes. Quand elle l'a sue, elle dit qu'elle étoit tranquille, puisqu'elle savoit mon père au sein de la convention.
Quand mon père fut rentré, elle demanda ardemment de le voir. Ma mère lui fit demander à Chambon et n'en reçut point de réponse.
Mon frère passa la nuit chez ma mère, il n'avoit pas de lit, ma mère lui donna le sien.
Le lendemain, ma mère redemanda à voir mon père et à avoir les journeaux pour voir son procès. Elle demanda au moins que si elle ne pouvoit pas voir mon père, mon frère et moi nous puissions le voir.
On porta cette demande au conseil général. Les journaux furent refusés ; on nous permit à mon frère et à moi que nous voyons mon père ; mais, étant absolument séparés séparés de ma mère, on en fit part à mon père, qui dit que quelque plaisir qu'il eût de voir ses enfans, les grandes affaires qu'il avoit ne lui permettoit pas de s'occcuper de son fils, et que sa fille ne pouvoit pas quitter sa mère.
On fit monter le lit de mon frère.
La convention vint voir mon père ; il demanda des conseillers, de l'encre et du papier, et des rasoirs pour faire sa barbe ; toutes ces demandes lui furent accordée.
Mr de Malsherbes,15 Tronchet et Desèze,16 ses conseillers, vinrent le voir. Il étoit souvent obligé, pour leur parler, d'aller dans sa tourelle pour n'être pas entendu.
Mon père ne descendoit plus au jardin, ni nous non plus ; mon père ne savoit de nos nouvelles et nous des siennes que par les municipaux, et bien strictement.
J'eus mal au pied, mon père le sut et me montra sa bonté ordinaire en s'informant avec soin de ma santé.
Ma famille trouva encore dans cette commune quelques hommes charitable qui, par leur sensibilité, adoucirent leur tourment. Ils assurèrent ma mère que mon père ne périroit pas et que son affaire seroit renvoyée aux assemblées primaires, qui le sauveroit certainement.
La convention vint encore voir mon père.
Le 26 décembre, St Étienne, mon père fit son testamen, parce qu'il croyoit être assassiné le lendemain en allant à la convention. Le 26, mon père alla encore à la barre avec son courage ordinaire. Il laissa à Mr de Sèze à lire sa défense ; il partit à onze heures et revint à 3 heures. Mon père voyoit tous les jours ses conseillers.
Enfin, le 18 janvier, jour auquel le jugement fut porté, les municipaux entrèrent à onze heures chez mon père et lui dirent qu'ils avoient ordre de le garder à vue. Mon père leur demanda si son sort étoit décidé, ils l'assurèrent que non.
Le lendemain au matin, Mr de Malsherbes vint apprendre à mon père que la sentence étoit prononcée. « Mais, sire, ajouta-t-il, les scélérats ne sont pas encore les maîtres et tout ce qu'il y a d'honnêtes gens viendront sauver votre majesté ou périr à ses pieds. » — « Non, Mr de Malsherbes, dit mon père, cela exposeroit beaucoup de monde, mettroit la guerre civile dans Paris ; j'aime mieux mourir, et je vous prie de leur ordonner de ma part de ne faire aucun mouvement pour me sauver. »
Il ne put plus voir ses conseillers ; il donna une note aux municipaux pour les redemander et se plaindre de la gêne qu'il avoit, ayant de si grandes affaires, d'être toujours gardé à vue ; on ne fit aucune attention à ses demandes.
Le Dimanche 20 janvier, Garat, membre [ministre] de la justice, et les autres membres du pouvoir exécutif, vinrent lui notifier sa sentence de mort pour le lendemain. Mon père l'écouta avec courage et religion, il demanda un sursis de 3 jours, de savoir ce que deviendroit sa famille, et d'avoir un confesseur catholique.
Le sursis fut refusé, Garat assura mon père qu'il n'y avoit aucune charge contre sa famille et qu'on la renverroit hors de France, et ensuite il lui amena pour confesseur l'abbé Edjorce ou de firmont.17
Mon père dîna comme à l'ordinaire, ce qui surprit beaucoup les municipaux, qui croyoient qu'il se tueroit.
Nous apprîmes la [sentence de] mort de mon père le dimanche 20, par les colporteur.
A 7 heures du soir, on vint nous dire qu'un décret de la convention nous permettoit de descendre chez mon père. Nous courrûmes chez lui et nous le trouvâmes bien changé ; il pleura de notre douleur, mais non de sa mort. Il raconta à ma mère son procès, excusant les scélérats qui le faisoit mourir, répéta à ma mère qu'on vouloit les assemblées primaires, mais qu'il ne le vouloit pas, parce que cela mettroit le trouble dans la france ; il donna ensuite de bonnes instruction religieuses à mon frère et lui recommenda surtout de pardonner à ceux qui le faisoient mourir. Il donna sa bénédiction à mon frère et à moi.